1940 – Les premiers clandestins

LES PREMIERS CLANDESTINS…
(Extrait de « Les clandestins de l’Iroise » ( tome 1 – 1940.1942)
de René Pichavant – Editions Morgane 1984)
( pages 65 à69)

Les premières évasions clandestines, c’est-à-dire à la barbe des Allemands qui, depuis quatre jours, ont pointé un canon à la sortie du port et instauré le couvre-feu, s’effectuent au Guilvinec, à la minuit du 24 au 25.juin.

Dans le café de madame Guénolé, « Au retour des thoniers « , près de la poste, Yves Frelaud, mécanicien de moteurs marins et plus spécialement du « Diésel-Loire « , a exhorté la veille son auditoire :

– « Perdez plus de temps, les jeunes! N’attendez pas qu’ils s’incrustent! J’ai une adresse en Angleterre. Vous y serez bien reçus…  »

Le discours produit son effet. Le « père » Guénolé propose son chalutier de quinze mètres avec C.L.M. de cinquante chevaux :

– Kemerit hennezh evit ho dro, ma peus c’hoant !  » (Prenez-le pour votre tour, si vous avez envie.)

Le « Korrigan » est au fond de l’anse, désarmé. Marcel, le fils du patron, Louis Sinou et Léon Cosquer, ses plus proches amis, siphon­nent le carburant, au bonheur la chance dans les dragueurs également au sec, amènent le bateau sur rade lorsque la marée s’y prête et dans la nuit tard venue, le tirent sur sa chaîne au quai. Les dix-neuf complices embarquent un à un, comme des maraudeurs. Treize copains de jeunesse. deux Belges, l’un d’une vingtaine, l’autre d’une quarantaine d’années. et quatre de la « Royale  » dont Léon Berlivet, vingt-neuf ans, maître-secrétaire émigré à Groix où son père, un ancien de la 14-18, occupe l’emploi réservé de garde maritime. Rejeté de Lorient par la débâcle. il attendait, chez sa grand-mère, l’occasion de franchir le pas et, comme il ne s’en cachait pas, quelqu’un l’a prévenu de celle-ci… L’administrateur a voulu les dissuader: la nouvelle s’est trop répandue à son gré, mais son intervention n’a convaincu personne.

Aussi, désireux d’éviter les ennuis qui compromettraient sa carrière, il n’a pas sollicité le « Nachtausweis », l’autorisation spéciale des rondes de nuit. Ces messieurs de l’Occupation ne sauraient de la sorte le tenir pour responsable de ce qu’il n’aura pu officiellement contrôler.

A minuit et demi, le « Korrigan » glisse vers la baie d’Audierne. Marcel Guénolé a cédé le commandement à Raymond le Corre – «  Tu connais la route, toi. Moi, j’ai l’habitude du bourrin. Je m’en charge.  »
Mévagissy est en vue après quarante heures et trois pannes. A Falmouth, un capitaine leur explique qu’un général de Gaulle a relevé le gant.
– Vous avez le choix. Ou vous restez et l’on vous expédie à Londres, ou vous désirez repartir et l’on vous place dans un camp d’attente…  »
Si deux des quatre officiers-mariniers, contrits, demandent à rentrer, les quinze autres Guilvinistes – les Belges ont rejoint leurs compatriotes – optent pour la première proposition de l’alternative et se caseront à Portsmouth sur le «Courbet », glorieux cuirassé de 1915, converti en dépôt.

Léon Cosquer, quartier-maÎtre fusilier marin à la pre­mière Division de la France Libre, la célèbre 1ère D.F.L., accomplira les campagne du Tchad, de Lybie, de Tripolitaine – vingt-deux mois dans le désert, ça use -, combattra dur à El Alamein, Bardia, Tobrouk, Benghazi, courra sus à Rom­mel en Tunisie, remontera l’Italie, Garigliano, Ponte-Corvo, Rome, la Toscane, la Provence à partir de Cavalaire le 16août 1944, Hyères, Toulon, et finira par être grièvement blessé devant Belfort. Eugène Berrou, second-maÎtre torpil­leur, Raphaël Quideau, tués tous deux en Syrie, Bastien Nédélec, mort à Capetown, Émile Péron, Louis Sinou, Corentin Çossec, Fernand Coïc , Marcel Le Goff, baroude­ront tour à tour en Afrique et au Moyen-Orient. Alain Cail­lard et Léon Berlivet navigueront pour leur part sous le pavillon des Forces Navales Françaises Libres, frappé de la croix de Lorraine. Raymond Le Corre, Marcel Guénolé, Michel Baltas, dix-neuf et vingt ans, Henri Le Goff, le doyen de vingt-six ans, suivront le sort que nous allons voir .

Une demi-heure plus tôt, quinze concitoyens plus âgés – ils gravitent autour de la trentaine – ont ouvert la voie sur le « Mous­koul « , nom breton du fou de Bassan, l’énigmatique oiseau d.e mer au regard glauque. L’ordre, pour eux, militaires, de réintégrer la caserne, quatre à quatre, avant le 25juin neuf heures, a suscité la même réaction qu’à l’île de Sein, à la différence près qu’ils sont déjà sous « l’occupation » . S’ils viennent d’échapper à la razzia sur Brest et Lanvéoc, ce n’est pas pour se rendre maintenant! Beaucoup ne rai­sonnent pas de la sorte qui, munis de couvertures et de vivres pour trois jours, selon les directives, feront la queue afin de recevoir leur matricule de prisonnier dans les stalags et les oflags (1 ) de Poméranie ou de Bavière.

Ils ne disposent pas de bateau. la belle affaire! En prendront un, n’importe lequel! Plusieurs. virées permettent de collecter gratis dix ­neuf bidons de gaz-oil. Les problèmes d’intendance également réso­lus, cent vingt litres d’eau, deux casiers de vin et des casse-croûtes, ils investissent le premier chalutier à flot. Il est inutilisable! Son proprié­taire, précautionneux, a enlevé deux injecteurs du diésel. Ils enjam­bent le second à couple. Un quinze de mètres aussi mais soixante-quinze chevaux C.L.M. en état de marche.

Le vent est de nordet, la passe orientée nordet-suroît. Un orin et une bouée sur la chaîne, ils laissent dériver dans le chenal. C’est parti, le coeur en fête !
Plymouth, terminus. le commandant d’un aviso français en relâche les interpelle du haut de sa coupée :
–  » Qui est le capitaine là-dedans?  »
Quel ton !
–  » Sommes quinze. N’avons pas eu le temps de tirer à la courte paille!  »
–  » Suffit! l ‘homme de barre, montez!  »
Henri Sinou obtempère et expose que, ma foi! ils ont dû faucher le bateau, les circonstances ne se prêtant pas tellement au marchan­dage car les Chleuhs les réclamaient d’urgence…
Et le  » pacha  » de piquer sa colère tricolore, de les traiter de voleurs, de les vouer au tribunal, à l’infamie :
– « Z’aurez de mes nouvelles!  »
Les Anglais, mieux au courant de la situation en France, les soustraient à sa frénésie et les hébergent au centre de triage d’ Aintree-­Racecourt, dans le faubourg de Liverpool. Ils y campent sur la pelouse du champ de courses où se disputait le « Grand National « , l’épreuve hippique d’obstacles la plus célèbre au monde.
Treize de l’équipe, que l’amertume de la bière et la fadeur du thé ont tout de suite déçus, réintègreront leurs pénates. Seuls Henri Sinou (2) et Mathieu Bargain persistent et signent leur engagement dans la dissidence.

Quelques jours après, une nouvelle évasion réussira. Sur son « Petit-Emmanuel « , un ligneur maquerautier de sept mètres à peine, Charles Bizien, du Ménez, emmènera ses deux fils, David et Mar­tial (3), Ernest, le frère d’Henri le Goff, et Vigouroux. L’équipage au complet.
Partis du Steir, ils s’en iront au milieu de la nuit sous la voûte que forme du côté de Léchiagat le brise-Iames pour les bateaux de faible dimension…

Au port voisin de Kérity-Penmarc’h, la même cause engendre un réflexe semblable. Qui, le premier, émet l’idée? Dans l’après-midi du 24.iuin elle chemine en tout cas. Ils sont dix dans le complot. Le plus jeune: Lili Loussouarn, vingt ans: les doyens: Jacques Coïc et Julien Dupuis, mariés et pères de famille.

Adolphe Palud suggère d’utiliser le bateau de son père, « La Volonté de Dieu ,’. Mais celle du père s’y oppose et le fils renonce au déplacement. La pinasse de la famille Loussouarn, le » Charleston « , ne convient pas: elle n’est pas taillée pour la voile et il faudra quitter l’endroit sans moteur dont le bruit alerterait les sentinelles. Le sardi­nier d’Yves Calvez, le
« Notre-Dame-du-Bon-Conseil « , vingt-neuf pieds de quille, Baudoin de vingt-deux chevaux, correspond mieux au projet. Par marée descendante, il est halé à « La Poire ». Rendez-vousà vingt-deux heures pour soutirer mille deux cent cinquante litres d’essence à la ronde. A minuit, réflexion faite, un conjuré de Saint-­Pierre, au pied du phare d’Eckmülh, abandonne la partie. Il reste huit: Jacques Coïc, patron pour la circonstance, Joseph Boissel et Lili Loussouarn, mécaniciens, Julien Dupuis, Alexandre Briec, Louis Berrou, Jean Normand, et Benjamin Drézen,
Minuit et demi, Trinquette au vent léger, ils se coulent.dans les ténèbres et derrière la barre rocheuse des Etocs, font cap au sud-ouest, Beau temps, ciel couvert, petite brise, Quatre heures, Moteur! Sept heures, L’écart paraît suffisant pour remonter au noroît. Mais le «  Notre-Dame-du-Bon-Conseil », bout à la houle, commence à pren­dre l’eau. L’étoupe manque par endroits au-dessus de la ligne de flottaison. Toute la journée, toute la nuit et la journée, la nuit sui­vantes, ils se relaient à la pompe à main, n’ayant, comme accessoires, qu’un seau et un vieux pot pour écoper. La mer demeure désespéré­ment vide, Les sandwiches n’ont pas été prévus pour durer aussi longtemps,..

La troisième nuit accentue la fatigue et la faim. Ils pompent toujours, A l’aube du jeudi,’ un convoi se profile dans le nord . Deux avions de chasse les repèrent enfin, Il y a cinquante heures qu’ils pompent, qu’ils pompent sans arrêt, La terre émerge dans un halo de brume. Une vedette bientôt les escorte vers les îles Scilly. Au poste de police de St Marys, une femme-interprète les assaille de questions pendant vingt-quatre heures encore et ils sont transférés à Penzance. De là sur le « Goumier » à Falmouth, De là sur le « Courbet » (4).

Tous ensemble, du Guilvinec et de Penmarc’h, ils vont écrire, de leurs épreuves. de leur sang le long chapitre bigouden du courage et de l’honneur.

(1) Stalag. camp de soldats et sous-oftïciers, prisonniers de guerre. Oflag: camp d’officiers.

(2) Il appartiendra, lui aussi, à la Division de la France Libre. Son frère, plus jeune, était sur le » Korrigan « .

(3) Que l’on reverra sur la » Marie-Louise »’.

(4) Julien Dupuis sera tué par un obus français de la flotte d’armistice sur le « Commandant-Duboc » devant Dakar. le 22 septembre 1940. Il deviendra « Compa­gnon de la Libération » à titre posthume, un des premiers. Lili Loussouarn mourra aux Etats-Unis en 1943, alors qu’il suivait un cours dans l’aéronavale. Alexandre Briec figurera lc 10 février 1942 parmi les disparus de la corvette « Alysse »

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Clandestins (suite)

(Extrait de « Les clandestins de l’Iroise » ( tome 2 – 1940.1942)
de René Pichavant – Editions Morgane 1984)
( pages 65 à69)

A la fin de septembre, Eugène Pendézec, un patron de pinasse, familier de l’endroit où « descendent » ses collègues du canot de sauvetage, formule à Yvonne une demande insolite:
-«  Tu pourrais pas recevoir des potes en carafe ? J’ai pas de place chez moi. »’

Il en dit davantage. Qu’ils débarquent d’Angleterre toutes les quinzaines. Motus !
A plusieurs reprises il a croisé sur le quai un personnage aux gestes malhabiles et deviné, à la délicatesse de son visage, à une certaine raideur, qu’il n’est pas le pêcheur que son accoutrement veut faire accroire. Ils ont, à la longue, ébauché un sourire. L’homme cherche asile pour lui et les siens. Yvonne ne tergiverse pas longtemps:

– «  Qu’ils viennent ! On les casera, en se serrant un peu »

lls arrivent de bon matin d’un pas sonore. Hubert Moreau, l’évadé de Beg-Meil sur L’Albatros , et des Guilvinistes en sabots: Raymond le Corre, Marcel Guénolé, Henri le Goff, Michel Baltas ( 1) avec déjà une longue histoire en commun.
Les quatre amis du  » Korrigan » entamaient le même chemin que leurs compagnons d’escapade à la « Légion de Gaulle » avant qu’elle ne s’appelât FFL, Quand le faux loup de mer débusqué par Eugène Pendézec parmi les caisses de sardines, intervint.
Celui-ci, après l’échouage à Polperro, s’était soumis au questionnaire de rigueur. Sa prouesse impressionna l’officier des renseignements qui l’invita à un somptueux dîner et lui confia, entre la poire et le pudding:
-. « Il serait intéressant que vous me relatiez ce qui se passe en France. Nous manquons d’informations fraîches et Londres, j’en suis sûr, apprécierait »

L’Intelligence Service étant preneur, il accepta, sous son égide, l’éventualité prochaine d’un retour. A l’hôtel Rubens près des bureaux où il venait de confirmer sont accord , il déjeunait le 3 juillet (2) avec une connaissance de Trez-Hir Charles le Goasguen Deux officiers français entrèrent,.L’un très grand, général de brigade efflanqué, l’autre visiblement son aide de camp. La conversation s’engagea entre voisins de restaurant. Le général de Gaulle, dont Hubert Moreau découvrait le nom en même temps que la haute silhouette aux côtés du lieutenant Geoffroy de Courcel – cette tête-là par contre ne lui semblait pas inconnue- lui apprit la création du mouvement des « Français Libres ». Son modeste P.C. était installé, vaille que vaille. à St Stephen’s House, l’immeuble en briques noirâtres d’une entreprise commerciale au bord de la Tamise, et l’une de ses préoccupations , confiat-t-il, était d’obtenir suffisamment de tenues françaises pour habiller les premiers volontaires . Échanges de bons procédés, le jeune homme lui dévoila l’objet de sa présence dans le quartier Le Général approuva
– « Je serais pourtant heureux que vous me communi­quiez aussi vos observations », lui dit-il.
Les Anglo-saxons n’y virent pas d’inconvénient. à la condition expresse qu’aucune note ne fût prise qui risquât de traîner dans des tiroirs d’amateurs. Ils envisagèrent en outre le meilleur moyen de tenter l’aventure. Une vedette rapide’? Trop bruyante et peu maniable en l’état actuel de la techni­que. Le parachute? Sans comité de réception au sol, trop aléatoire. Pourquoi pas tout simplement le bateau de pêche . Il a fait ses preuves, suggéra Hubert.
Va pour le bateau! Mais il fallait des marins rompus à la manoeuvre et familiers de la côte. Il s’en trouvait peut-être à l’ « Olympia » qui s’ennuyaient ferme. L’espion nouveau y dénicha un gaillard  » solide et têtu « , à pleine plus jeune que lui. Raymond Le Corre, dix-neuf ans.

Ensemble, ils fouillèrent Falmouth, à la recherche de l’embarcation adéquate. Le « Rouanez ar Peoc’h » était dis­ponible. Les îliens de Sein acceptèrent spontanémerit le rôle, le 10 juillet. Ils n’avaient pas cru nécessaire de préciser qu’ils étaient pères de familles nombreuses, totalisant vingt-six enfants à eux cinq. Bien de trop pour partager les aléas de l’expédition et les deux recruteurs, marris, reprirent leur recherche plus loin. Une pinasse douarneniste que la Marine avait délaissée après usage sans prendre la peine de lui ôter sa mitrailleuse à l’avant, son grenadier à l’arrière, ferait l’affaire. Échouée en rade, elle était sur le point de couler. L’eau noyait le moteur. Un mécanicien se fit fort de la remettre en état dans les vingt-quatre heures. Parfait. Quelques bordés avaient cédé et il convenait également de rendre au bateau son appa­rence pacifique. Sous le hangar du chantier naval jouxtant le port, Raymond le Corre, surveilla les travaux tandis que Hubert Moreau récupérait sur le « Courbet » les trois parte­naires du Guilvinec qu’il lui avait recommandés.

Leur première équipée datait du 26 juillet. Le «  Petit ­Marcel » quitta Falmouth à seize heures, pavillon haut, sous un déploiement de mouchoirs qui s’agitaient sans toute la discrétion désirable. Il emmenait une réserve de deux mille litres d’essence et une barrique de vin sortie à grand peine par les écoutilles du  » Président- Théodore- Tissier » encore désarmé. (3)

Le 27 au matin, entre Ouessant et Sein, un  » Dornier  » fouineur les renifla de près. Au troisième tour au-dessus d’eux, il accéléra et, à la place de mitraille, lâcha un feu d’artifice rouge, jaune et vert pour signaler, sans doute, qu’ils se fourvoyaient au-delà de la zone permise. Le «  Rouanez ar Peoc’h » vira docilement à bâbord, le temps que l’avion s’éloi­gnât. Ce fut la seule émotion de la traversée.

Hubert Moreau avait reçu pour vague consigne de pren­dre le pouls de la population et déceler si possible les postes ennemis.

–  » Allez où vous pourrez, ramenez tous les renseigne­ments que vous pourrez, quand vous pourrez « , lui avait prescrit le brave «Oncle Tom » (Greene), adjoint au comman­dant du service spécial.

Les pêcheurs se révélèrent en l’occurrence les véritables pionniers, les initiateurs sans lesquels les choses de la clandes­tinité n’auraient pu débuter si tôt. On idéalisera tant les réseaux par la suite, à travers les seuls rapports conditionnés des chefs illustres qui ne le seraient pas tous devenus sans l’aide irremplaçable, dans l’ombre, des gens de mer à l’indé­fectible bon sens, qu’il convient de leur rendre justice enfin.
Ils choisirent leurs parages et donnèrent en prime la clef d’Yves Frelaud, « le Sésame-ouvre-toi , »…

–  » Avec lui, du cousu main. Il les encaisse pas, les Frisous!  »
Le reste en résulte.
Par un doux crachin, ils approchèrent du Guilvinec et mouillèrent à trois cents mètres de la plage de Men-Meur (la grande pierre).
–  » On s’ra bien là, estimèrent les marins. Le fond de la grève blanche est solide devant le château de Corre-bouc (4). C’est pas lui qui nous dérangera! »

Vingt-trois heures trente. Hubert Moreau laissa des ins­tructions à Marcel Guénolé, Michel Baltas, Henri le Goff: –  » Ne vous souciez pas de Raymond ni de moi. Vous vous sauvez à la moindre rumeur et de toute façon avant le jour. A quatre heures et demie, dernier carat, si nous ne sommes pas revenus.  »
–  » Reskébil !  » (Ne te fais pas de bile, de souci !)
.Et Raymond Le Corre le mena en canot dans la nuit, par marée descendante. A peine atteignaient-ils la rive qu’ils durent s’accroupir derrière un rocher en splendide érection sur le sable. Des torches s’allumaient, s’éteignaient. Des sol­dats harcelaient un homme, le pourchassaient à grands cris. Fichu guêpier! Ils rampèrent vers la mer, s’y enfoncèrent .jusqu’aux épaules pour marcher sans bruit en direction du petit mur qui borde la plage. Ils avançaient avec prudence. Le Guilviniste, à l’ouïe exercée, retint brusquement son com­mensal par le bras :
– «  Gaffe! y a un là! »
Il marchait aussi dans l’eau. Sans doute l’homme traqué, qui, les apercevant, s’immobilisa. Un prisonnier en cavale? Hubert Moreau réprima l’envie de lui souffler:
-« Suis-nous ! »
Mais ce n’était pas le moment de s’encombrer davan­tage. Ils franchirent le mur bas.
Sabots à la main, Raymond le Corre guidait la marche dans le lacis des rues et gratta les volets de sa maison derrière le port. La fenêtre s’entrouvrit à l’étage. Une voix inquiète, celle de sa mère :
– « Piou éo’! » (Qui est-ce)
– « Mé! » (Moi!)
–  » Té? Pennoz’!  » (Toi? Comment?)

Après l’effusion des retrouvailles, ils apprirent que la Kommandantur se trouvait à deux pas et qu’ils venaient d’accoster près de la villa dévolue désormais à la «  Gast » (5). Dans le jardin de ces messieurs! Un anniversaire s’y était arrosé. Une altercation s’ensuivit, car le schnaps avait échauffé les têtes, et les éclats en étaient parvenus au bourg. Elle expliquait le remue-ménage. Ainsi, l’individu en détresse qu’ils avaient failli secourir faisait partie de la bande! Par chance, il les aura confondus avec ses compagnons de beuve­rie dont il se cachait pour échapper à leur vindicte. L’aspirant surmonta sa peur rétrospective…
A la réflexion, l’intermède pouvait faciliter le retour. la débauche d’alcool devant alanguir peu à peu la garnison. Il suffisait de patienter. Les esprits finiraient pas sombrer dans un sommeil réparateur. Dans l’attente, les parents de Ray­mond fournirent des détails sur les « ausweis « , les « laissez-­passer » sur le littoral interdit, l’attitude des habitants envers l’État bucolique. Ils raflèrent les journaux truffés d’ « ach­tung », de défenses en tous genres. Le butin était appréciable.

Hubert Moreau troquait son costume de ville contre un pantalon de toile rouge et une vareuse bleue, la tenue du parfait pêcheur bigouden. Il pâlit tout à coup. Une image s’insinuait, se précisait… Le canot « made in England », cou­ché en si redoutable voisinage portait toujours sa marque d’origine vissée au cul. On ne saurait penser à tout. A Men-Meur! Vite !
Le père Le Corre essaya de l’en dissuader:
– « Le couvre-feu n’est levé qu’à cinq heures et ils surveillent sec avant! »
…S’ils butaient contre la barcasse avec sa foutue plaque anglaise, la situation serait assurément plus grave: barrage, fouille et tout et tout…
– «  Tant pis, conclut l’envoyé spécial. Je leur raconte­rai n’importe quoi; que je balade mon insomnie, que ma pendule avance. A deux, ça paraîtrait bizarre. Raymond, tu me montres le chemin de la propriété. Si je ne reviens pas tout de suite c’est que la voie était libre. Tu rentres alors chez toi tranquille, et t’arranges pour me rejoindre ce soir à dix heures chez l’ami de Beg-Meil dont je t’ai parlé. »
Le plan réussit. La garde cuvait son schnaps. La mer , elle, musait au plus loin de sa marée basse. Sans précaution aucune, il tira le canot par la drosse, sur les galets, ra-ac-ac, pour faire conscience tranquille. Marcel Guénolé, Michel Baltas, Henri le Goff s’étaient fort heureusement accordé un quart d’heure de délai supplémentaire devant le pays natal…
Mais il était grand temps de plier bagage. Bientôt des sardiniers se découpèrent dans la buée du petit matin. On s’interpellait, joyeux, d’un bord à l’autre. Rien à craindre de ces compatriotes qui à la vue des bidons en ligne sur le pont se contentèrent de prévenir:

–  » A quoi vous jouez avec toute cette ferraille à l’éta­lage? Les doryphores vont trouver ça louche parce qu’il n’y en a plus beaucoup ici, de carburant. Vous n’avez pas remar­qué ? On s’est tous remis à la voile!  »
Première leçon. Elle sera retenue.
II s’agissait d’avertir l’ami Gauchard du rendez-vous chez lui. Des Allemands barbotaient dans l’eau. D’autres s’amusaient au ballon sur la plage. Un troisième groupe auscultait le moteur d’une vedette épaulée à la petite cale de halage. Aucun ne prêta attention au « Petit-Marcel » (7) s’amarrant sur le corps-mort de 1’« Albatros », disparu le mois précédent. Hubert Moreau accosta dans l’annexe débarrassée en hâte de son extrait de naissance et, l’aviron sur l’épaule, feignit de compatir à la peine des bricoleurs aux prises avec des écrous grippés.
– .. Sprechen sie deutsch ?  » (Parlez-vous allemand ?)
– ..Nein! »
– ., Fous afez pas ein schraubenschlüssel ? comment fous dire ? Ach so!Ein cleffe englisch
Verstehen sie ? (Comprenez-vous?)

– .,Si, mein herr! Avec plaisir!  »

II revint au bateau et rapporta l’outil. Sa prompte obli­geance lui valut la sympathie générale.
La villa était à quatre cents mètres. Le faux pêcheur s’y rendit en boitant: les sabots de bois lui écorchaient les che­villes. A sa vue, madame Gauchard, réprima un cri de sur­prise. Que signifiait ce déguisement ? La fugue avait-elle tourné mal ? Non. Il était parvenu à destination, merci. Et Gauchard ? A Paris. Dommage.
Il exposa les motifs de sa réapparition. La dame se désola:

– « Mais votre pauvre gars ne pourra être là pour dix heures! Le bac de Bénodet ne fonctionne plus. Il devra effec­tuer, à pied, le tour par Quimper! A moins qu’une voiture allemande en ait pitié. Ils sont les seuls à pouvoir rouler actuellement. Ils ont aussi un poste tout près. Vous les avez vus en maillots sur le sable. Ne vous fiez pas aux apparences. Si le jour ils s’amusent comme des gamins, toutes les nuits je les entends rôder… »

Cela se compliquait singulièrement. De deux choses l’une: ou bien, se rendant compte qu’il n’arriverait pas à temps, Raymond rebroussait chemin, ou bien il essayait mal­gré tout d’atteindre Beg-Meil espérant qu’on l’y attendrait. Impossible. Un des nageurs pouvait à tout moment devenir curieux ct inspecter le bord qui regorgeait de marchandises étrangères.
– « S’il vient, vous lui direz que dans l’incertitude, nous avons dû repartir. Je le reprendrai au prochain voyage. Dans une quinzaine peut-être. D’ici là. qu’il ne bouge pas de chez lui! »

Et, boitant de plus belle, il récupéra au passage sa clé anglaise et répondit d’un large sourire aux « Danke shon », dispensés à profusion, aux courbettes de la Wehrmacht reconnaissante.

Le « Petit-Marcel » rentra au Guilvinec vers dix-neuf heures, comme d’une partie de pêche, parmi les côtiers à la queue-leu-leu et se mit à couple du chalutier le plus proche de la sortie. Après souper, laissant Henri Je Goff de quart. Hubert Moreau, Michel Baltas et Marcel Guénolé descendirent à terre, histoire de vérifier si Raymond n’était pas revenu. Ses parents ne l’avaient pas revu depuis midi. Histoire égale­ment de contacter Yves Frelaud..( 8).

Le mécanicien entendit ausculter le moteur qui fumait noir. Le couvre-feu était en vigueur lorsque tous quatre, rasant les murs, embarquèrent dans le you-you. Le bateau avait disparu! Henri le Goff lui aurait changé de place pour une cause quelconque. Ils longèrent la flottille sur deux rangs. Nulle trace. Mais à l’écart là, dans la brume, cette forme gitée… Le « Petit-Marcel  » ! L’amarre pendait à tribord, intacte. Le flot avait imperceptiblement entraîné la barque, mal retenue, à moins que quelqu’un l’eût libérée par malveil­lance ( !) sans que le gardien, dans sa couchette, ne s’en aper­çut. Elle n’avait pas subi de dégâts. L ‘arrêt s’était réalisé en douceur, à l’étale de haute mer. Sa position cependant intri­guerait les riverains au réveil. Elle ne flotterait pas avant dix heures le lendemain samedi. Et, comble d’infortune, les bateaux demeuraient tous au port le samedi !

Yves Frelaud trouva la parade. A l’aube, l’équipage armé de brosses, de seaux et d’un marteau simulait le net­toyage et les réparations que justifiaient, pour les Allemands, le bateau incliné sur la caillasse. La sentinelle qui veillait à la jetée vint contempler de près le travail sans s’étonner des fûts en ligne le long du bastingage. Elle voulût même y contribuer en débloquant l’hélice réticente. Devant l’inanité de ses efforts, elle s’excusa et reprit sa faction, le fusil à la bretelle. Mais à huit heures, le garde maritime et bien français poussa la perspicacité plus loin. Il reconnut Marcel Guénolé dans la grève et lui fit signe de monter. Hubert Moreau flaira le danger. Un chiffon à la main, l’air de l’homme qu’on dérange, il se substitua au matelot. Le fonctionnaire, tenant le guidon de sa bicyclette à la main sur le quai, bomba le torse à l’approche, insista pour connaître le motif de la comédie.

–  » Vous voyez bien. Nous nettoyons la coque et rédui­sons l’avarie!  »

–  » Allez! Allez! Une fuite dans le presse-étoupe? A d’autres! On ne me la fait pas à moi! Et d’abord, d’où vous sortez, hein, avec ce vaisseau-fantôme, sans numéro ‘!  »
–  » De Douarnenez.  »
–  » Vos papiers!  »
Le bel aspirant prit le parti de la révolte :
–  » Vous ne pourriez pas vous adresser mollo à des marins dans la mouise, non ‘! Qui vous nourrit, après tout:  »
Le pandore, désarçonné par un tel aplomb qualifié d’ou­trage dans l’exercice de ses fonctions, l’empoigna et le condui­sit, manu militari, à l’Inscription Maritime.
Hubert Moreau ne l’avait pas rudoyé sous l’empire d’une colère subite. Yves Frelaud lui avait révélé les bienveil­lantes dispositions de l’administrateur. Aussi se laissa-t-il malmener jusqu’à son bureau du premier étage, dont, se payant d’audace, il ouvrit la porte d’une main autoritaire…

–  » J’ai quelques mots , à dire à votre patron. Attendez dans le couloir s’il vous plaît!  »
… Et la porte claqua derrière lui, au nez du fonctionnaire pantois.
Aristide Québriac, petit homme aux épaules droites qui lui donnaient large carrure, la figure rubiconde, crut à l’irrup­tion, un peu tapageuse certes mais somme toute habituelle, d’un de ses commis pour une affaire courante et poursuivit la lecture des dernières statistiques officielles sans lever la tête. Le silence le surprit. Il écarta le dossier et découvrit l’intrus.
– ., Vous désirez’! »
–  » Votre flic me cherche noise…  »
– « Pourquoi? »
–  » Il réclame les papiers du bateau…  »
–  » Et alors? »

Le chef du quartier s’impatientait. Les problèmes subal­ternes ne se traitaient pas à son niveau.
–  » Nous n’avons pas eu le temps de passer à la Kom­mandatur… C’est que nous arrivons d’Angleterre et y retournons,  »

Stupeur. Il se leva, mû par un déclic, fronça les sourcils, sollicita des détails: où ? Quand ? Comment ? Son visage se détendit.
Les réponses l’avaient convaincu .Il laissa échapper :
– « Enfin ! »
Et se rassit.
_ « Enfin ! J’espérais cette chance un jour ! Monsieur , si je peux vous être utile en qui que ce soit…. »
Un craquement de parquet suspendit la confidence
– Un moment !
– ….Celui d’envoyer verbaliser
« Enfin! J’espérais cette chance un jour ! Monsieur, si je puis vous être utile en quoi que ce soit…  »

Un craquement de parquet suspendit la confidence.
– (Un moment!,)
… Celui J’envoyer verbaliser ailleurs l’argousin qui ron­geait son frein dans le corridor et il conclut un prochain rendez-vous. Il communiquera des renseignements de sa compétence.
– ( Prenez ceci en attendant.  »
Un paquet de rôles d’équipage, de congés en douane, revêtus de la signature , des timbres et du cachet.
Il restait à regagner le « Petit-Marcel » que le flux avait redressé. L ‘aspirant-pêcheur peinait pour traîner un chariot au bas dc la cale. Un feldwebel ( Adjudant de l’armée allemande) le regardait s’évertuer.
– « Pardon. monsieur. Auriez-vous la gentillesse de m’aider? »
Le feldwebel s’éxécuta en claquant les talons – « Auf wiedersehen ! » (Au revoir !)

Quand le bateau s’éloigna, à dix heures trente , l’adminis­trateur effectuait des grands moulinets de connivence, à la fenêtre de son bureau.
Hubert Moreau rapportait une documentation pré­cieuse, la première dc la zone occupée. Lcs Britanniques le félicitèrent. Le général de Gaulle s’intéressa brièvement à ses propos . I.’amiral Muselier, ami de son père, le serra sur son coeur, le complimenta et lui interdit de récidiver, par sympa­thie pour la famille. Son chef d’état-major, le capitaine de vaisseau Moullec, lui aménagea cependant une entrevue avec le capitaine André Dewavrin, vingt-neuf ans à peine, poly­technicien et ancien professeur à Saint-Cyr, qui, au retour de Narvik via Brest, venait d’emprunter le nom d’une station de métro, Passy, pour diriger, au débotté, le deuxième bureau. Celui-ci déploya un paravent afin qu’on ne les vît pas du couloir par la porte vitrée de la petite pièce, au quatrième étage de Carlton gardens, siège désormais des F.F.L., l’écouta et, à la fin du compte rendu, lui asséna la supériorité de son âge et de son grade :
-«  Fort bien, mon jeune ami, fort bien tout ça! Mais vous n’avez aucune preuve de ce que vous avancez. Fiez-vous à ma vieille expérience! Dans ce genre de travail, il faut des preuves, toujours des preuves…  »
La tirade inattendue eut pour résultat de froisser l’amour-propre du rapporteur qui se cabra :
– « Il serait inutile, mon capitaine, d’expédier en France des gens auxquels on accorderait si peu de confiance. Je puis vous affirmer que tout s’est rigoureusement déroulé ainsi que je vous l’ai dit.  »

Les deux pouces dans le ceinturon, à la de Gaulle, dont certains, par osmose, imitaient déjà la voix et les gestes, Passy soupira:
– « Ah! Si vous aviez cambriolé une Kommandatur ou ramené des prisonniers, ce serait différent! Vous auriez dû vous astreindre à faire quelque chose de semblable!  »
On mesure là toute l’incohérence des premiers mois d’exil. Hubert Moreau se contenta de prendre congé. Réa­listes, ses employeurs de l’Intelligence Service lui préparèrent un bateau adapté à la voile, foc, trinquette, misaine, quoique moins confortable parce que plus petit… Le « Rouanez ar Peoc’h » toujours disponible! Il disposait de la même liberté de manoeuvres avec la même équipe pour un objectif plus précis: surprendre ce que les Allemands mijotaient en vue d’envahir la Grande-Bretagne. Le sous-directeur de l’arsenal de Lorient, Théry, connu à la débâcle, pourrait être d’un appréciable concours.

Le départ avait lieu au début du mois d’août. Un collègue pas très causant, qui devait opérer à Paris, l’accompagnait. Il n’était pas question de récidiver au Guilvinec. Le passage èclair avait certainement alimenté les conversations. Autre décision sage : ne plus aborder de nuit. l’expérience du Men-Meur n’avait pas été probante…Les marins prodiguèrent de nouveau leurs conseils :

–  » A Douarnenez on passerait inaperçus. Il ya plus de mouvement »

I.a ville offrait en outre l’avantage de voisiner avec Tré­boul où madame Cariou en son hôtel  » Ti-Mad  » (La bonne Maison) avait fort bien reçu Huhert et son cousin avant leur fugue. Aimable perspective. Ce sera le point de chute. I,e « Rouanez ar Pèoc’h » reprendrait douze jours plus tard les deux agents qui, dans l’intervalle, auraient rempli leurs mis­sions. Chacun de son bord. AIl right !
Ils partirent triomphalement de Falmouth sous une son­nerie de clairons que le fabuleux Jacquelin dc la Porte dcs Vaux, frais promu capitaine de corvette, fit donner à la fanfare de son aviso « Commandant-Dominé » en cours d’ar­mement. Le voyage se déroula sans anicroche. Ils entrèrent en baie au milieu d’une flottille compacte et, à quelques cen­taines de mètres de la digue, ayant tiré un bord superflu vers les falaises du Ris, observèrent le cérémonial. Quatre soldats empruntaient un canot pour aborder un thonier blanc. Les deux précédents n’avaient pas été visités. La vérifïcation n’apparaissait pas systématique. Un sur trois. Le calcul s’avéra juste. A la marée pleine, ils gagnèrent le fond du port, s’étant organisés pour franchir le point critique à la hauteur d’un autre bateau et carguèrent, vite, les voiles. En trois coups d’aviron, dans l’annexe, ils purent atteindre ensuite le double escalier contre le quai et se fondre dans l’animation du café en face.

L ‘accueil à « Ti-Mad » , devant l’enclos de la chapelle Saint-Jean au coeur de Tréboul-Goz (du Vieux Tréboul}, fut celui attendu, discret, chaleureux. Madame Cariou comprit à demi-mot, mais ne put faire autrement :
– «  Il ne me reste qu’un petit coin de fenêtre et une bonne soupe aux choux » , s’excusa-t-elle en installant son monde à la seule table libre, près de celle où des Allemands en goguette se gobergeaient.

Le « Rouanez » s’en alla le lendemain matin, à sept heures, parmi les filets bleus des sardiniers. Son retour était prévu le 17. Hubert Moreau, en complet prince-de-galles qui lui procurait un air plus britannique que nature, se rendit à Quimper. L’ami du Trez-Hir, Charles Le Goasguen lui avait confié dans les rues de Londres l’adresse de son oncle, direc­teur des oeuvres diocésaines. Le tonton Julien, chanoine cor­dial , prépara le couvert et mit une chambre à sa disposition. Les rapports s’étendirent par son entremise. Il lui désigna l’abbé Déniel, homme de bien. L ‘aumônier de l’école Saint­-BIaise à Douarnenez, après l’avoir été de l’École Navale, connaissait par là son père, le contre-amiral. L’accord fut immédiat. Il deviendra lc jalon solide, jamais soupçonné et toujours ignoré.
Un taxi mena sans retard l’élégant émissaire au Guilvi­nec. A défaut d’ Aristide Québriac retenu par une réunion à Lorient, son épouse livra les renseignements sur les travaux entrepris à l’aérodrome de Pluguffan.
Raymond Le Corre qui, depuis sa longue randonnée à Beg-Meil, languissait dans sa chambre, réintégrait le bord au jour dit. L’administrateur l’avait conduit à pied d’oeuvre.
Au troisième voyage, début septembre, Henri Le Goff se chargeait de prendre livraison du courrier chez Yves Frelaud. A bicyclette, il croisa nombre de feldgendarmes en tenue d’apparat et fit part de ses craintes au mécanicien. Celui-ci passait au pays pour un fieffé collaborateur. Parce qu’il se montrait souvent en compagnie d’officiers, les gens, ignorant ce qu’il manigançait par ailleurs, lui avaient taillé une répu­tation, pas encore infamante, d’ami des Boches.

– « T’inquiète pas! Laisse ta bécane! Je m’arrange à la Kommandantur. »
II cala l’enveloppe des messages sous le capot de son automobile et, cinq minutes après, d’un clin d’oeil égrillard, annonçait au commandant de la place qu’il devait réception­ner une pièce de moteur à la gare de Quimper pour le marin, là, sur la banquette arrière.
-« Si ça vous chante de venir voir les p’tites femmes de l’Épée…  »
– « Jawolh ! Petites femmes, gut ! Gut !  »

Tout frétillant à l’imagc des trottins aux jambettes de soie qui se tortillaient avec préméditation sur le boulevard face à la préfecture et s’attablaient, jupes alléchantes, à la terrasse du grand café, le major s’installa près du chauffeur, Sa casqucttc dc gala constitua le meilleur ausweis au poste de contrôle où les feldgendarmes saluèrent bien bas.

– « Je vous récupère à quelle heure, commandant! », demanda Yves Frelaud,

– « Ach so! Deux heures petites femmes, assez peut-­être… »

–  » Si je trouve une occasion, je rentrerai plus tôt », intervint Henri le Goff pour expliquer son absence au retour.

Pour tranquille qu’elle fût, la pension dc madame Cariou nc pouvait devenir le repaire attitré . Les Allemands en appréciaient beaucoup la cuisine et finiraient par s’étonner de cette fréquentation périodique, D’autre part elle se situait trop loin du port lorsqu’il fallait marcher. Aristide Québriac y remit toutefois de nouveaux documents.

De fil en aiguille, on se retrouve donc à la » Buvette du Rosmeur  » sous le patronage d’Eugène Pcndézec ct d’Alexandre Guillou, autre patron-pêcheur, son inséparable. L’allure racée du chef n’intimide pas la maison.
– « Vous êtes ici chez vous, mes enfants! annonce Yvonne en essuyant la tablc. »
Anna, tablier aux hanches, se campe derrière le bilig, la galètière, et beurre le crêpes à souhait. EIle craint un moment de ne pouvoir satisfaire les appétits, tant les invités engloutissent à vive cadence les dentelles dc blé noir.

Repu, Hubert Moreau, qui se fait appeler Étienne, va saluer l’abbé Déniel et, par le train de neuf heures, revient, une semaine plus tard, d’une incursion à l’arsenal de Lorient. Mais pressé, mais inquiet. Il a échappé de justesse à la patrouille. Son signalement, croit-il, est diffusé. Pour tromper l’ennemi, Anna Calloc’h sort de l’armoire le pantalon trop court de son fils Paterne, une veste de son défunt mari. Affublé de la sorte, il tourne en rond, toute la journée, dans l’arrière­ -salle. Il doit filer avant le retour du  » Rouanez ar Peoc’h » ‘. Le plus tôt possible. Dans les vingt-quatre heures.

La « Sainte-Anne  » d’Eugène Pendézec se trouve malencontreu­sement en pannc. Yvonne sollicitc le patron étellois du «  Coeur-Sacré ­de-Jésus « , habitué des lieux où il cuit la soupe aux aiguillettes, la cotriade de l’équipage chaque fois qu’il vient vendre ses thons. D’ac­cord pour le soir même, à une seule condition: la promesse écrite d’indemniser les familles s’il arrivait malheur.
O la foi des coeurs purs! Car l’issue du conflit demeure pour le moins douteuse et les « alliés » , pendant longtemps encore, n’auront pas le loisir de reconnaître les leurs: ils mitrailleront le bateau le 8 août 1942, à ceceny-quatre-vingt-dix milles de Penmarc’h…
Les projets aboutissent pourtant et l’on en oublie de se taire. Les Allemands, il est vrai, ne paraissent pas imaginer que la mer puisse mener en Grande-Bretagne.
Un marin, averti par la rumeur, présente un « officier de la marine marchande  » des Sables d’Olonne qui baguenaudait dans la ville et qu’il a convié chez lui, au Port-Rhu :
-„Heman zo an den mad, kerz da gredi…  » (C’est un bon type croyez-moi.)
Le secret est devenu celui de Polichinelle.
– Je voudrais me rendre en Angleterre avec vous, monsieur et j’ai appris… »
L’inconnu est affable. Hubert Moreau consulte la carte tendue, sans pouvoir établir son authenticité. De toutes manières, il est trop tard pour l’éconduire. S’il s’agit d’un provocateur, il s’empresserait de le dénoncer…
– « Si vous y tenez , mais ne sortez plus d’ici, sous aucun prétexte, avant l’heure ! »
Ils s’en vont à minuit sur le thonier. Eugène Pendézec leur a passé l’anse d’un panier rond au coude pour parfaire la silhouette du pêcheur regagnant son bord et les précède à pas feutrés , éclaireur en chaussons.
Etienne va prévenir sa logeuse
– «  Vous ne me reverrez plus . On ne tente pas le diable impunément et je vous ai causé assez d’ennuis. Excusez-moi. Merci pour tout . Je vous enverrai mon remplaçant , car il y en aura un. L’abbé Déniel assure le relais . Mettez-vous en relation avec lui…. »

Et il s’est enfoncé dans la nuit (9)

(1) Matelot-charpentier, il sera tué sur ta corvette « Alysse » . torpillée le 8 février 1942, à 370 milles de Saint-Jean de Terre-Neuve.

(2) l,e jour de Mers-el-Kébir.

(3) le navire océanographique servira d’École Navale.

(4) M. Le Corre – aucune parenté avec Raymond -, mareyeur d’origine douarneniste, porte un collier de barbe. D’où le surnom.

(5) La douane militaire, garde-côte.

(6) « Revue de la France Libre » N°82 de Novembre 1955

( 7) Marcel Guénolé a proposé ce nom. en souvenir du bateau d’Yves Primot, son parent. Le petit chalutier guilviniste sur lequel il avait travaillé, avait été brûlé , sa carrière terminée. Cela n’empêche pas les Allemands d’interroger sévèrement Yves Primot. I1 faut croire que de « bonnes» langues parleront après leur escale…

( 8)Yves-Marie Frélaud , né le 01.08.1898 à Nantes. Son apparente complicité avec l’occupant nazi cachait en fait un membre très actif du Réseau Jonnhy. Arrêté sur dénonciation , il est déporté depuis le Camp de Royalieu à Compiègne vers Mathausen le 13 septembre 1943. Décédé le 22 mars 1944 à Schkier (Allemagne). La rue où se trouvait son atelier de mécanique marine ( spécialiste des moteurs Diesel-Loire) porte aujourd’hui son nom. Son gendre, Joseph Stéphan ,Membre des FFI , a été tué accidentellement sur le Front de Lorient fin 1944. Une rue de Guilvinec porte également son nom.

(9) Il fera ses classes dans la Marine, sera nommé , à compter du 1er octobre 1941 , enseigne de vaisseau de 2e classe et embarquera sur le contre-torpilleur « Léopard ».

 

DANS LE CIEL DE ROMAINVILLE

L’étau se resserre sur Henri Le Goff. Les langucs ont beaucoup parlé. Il devient dangereux de le recevoir et il doit, la plupart du temps, dormir dans les bosquets. Sa sœur lui annonce la mauvaise nouvelle chez la cousine de la « Joie » :

–  » Ils ont arrêté papa et garanti que si tu ne te rendais pas, on suivrait tous…  »

Le marin ne s’inquiète pas pour son père qui a laissé un bras et une jambe entre 1914 et 1918.

– « Ils n’oseront pas prendre un mutilé! Vous, de toute façon, vous n’avez rien à voir dans tout ça! Je suis majeur. »

L’ultimatum expire le 9 octobre. Passé cette date, Les Allemands ont promis d’appréhender toute la famille. Effectivement ce jour-là, ils viennent dans deux voitures, bloquent la rue, une mitrailleuse de chaque bord, et s’emparent de l’oncle dans la maison contiguë.

Les gens du voisinage se sont massés derrière les mitrailleuses et assistent à la scène. Henri Le Goff se trouve parmi eux. Il voit sortir sa grand-mère de quatre-vingt-deux ans, sa tante, et regarde, médusé, empoigner sa mère, sa jeune soeur de dix ans… Quelqu’un s’écrie:

– « Mais Le Goff est là! »

Les feldgendarmes ne le connaissent pas. Au porte-voix, ils avertissent :

–  » Monsieur Le Goff a encore le temps de sauver sa famille…  » Silence dans les rangs. A côté de lui, la tante de Raymond Le Corre murmure :
–  » Tu vas laisser faire ça, Henri ?  »
Il se décide.
– « Vous avez bien dit que vous relâcheriez tout le monde si le Goff se rendait?  »
– « Oui. A condition qu’il ne nous fasse pas languir!  »
– « C’est bon!  »
Et il s’est avancé.
Six mois au secret, considéré comme « un grand espion » à Angers, il répète inlassablement qu’il n’est qu’un simple pêcheur, qu’il n’a pas obtenu son certificat d’études et .jamais, au grand .jamais, n’a mis ses sabots en Angleterre. Peine perdue. On lui accorde une promenade d’un quart d’heure par jour, entre des hauts murs, en compagnie de garçons à fusiller. Matraqué, il se tait et, pour combat­tre la défaillance, compte régulièrement ses pas dans la geôlc : cinq en longueur, trois en largeur, Cinq, trois…

Il séjourne ensuite un an et demi au fort de Romainville, y rejoignant Raymond Le Corre, Marcel Guénolé, Jules Kerloc’h, ses compagnons, pensionnaires de l’établissement depuis belle lurette. Comme un trafic de « rations » est découvert à la cuisine nos quatre marins aux talents culinaires reconnus, se voient confier les postes vacants d’aides-cuistots. Suivis d’un SS, ils peuvent ainsi apporter de la nourriture dans leur casemate à ceux qu’on va exécuter, ayant pris soin de glisser dans le double fond des pots de soupe quelques ciga­rettes et des mots pour adoucir leurs derniers instants.
Ils partagent la cellule avec Julien Cain, le directeur de la Biblio­thèque Nationale qui reçoit beaucoup de colis, et le frère égyptien de Makram Pacha, premier ministre du roi Farouk, Makram Bey, versé dans le fructueux import-export à Paris et lisant dans les étoiles.
Un jour, il doivent rassembler leurs objets personnels, en consti­tuer un paquet pour expédition aux familles. Est-ce le prélude à l’exécution?

– « Non pas, les rassure Makram. Je vois que nous allons faire un grand voyage. Vous partirez tous les quatre mais ne reviendrez qu’a trois… »
Henri Le Goff, dont la santé chancelle, lui demande, inquiet, s’il a lu sa mort dans le ciel, La réponse le rassure :
– «  Pas la tienne. Tu as le temps de mourir. A quarante-deux ans. »

Ce qui lui paraît sur le moment un appréciable sursis, car il n’a pas encore atteint la trentaine et ne pèse plus trente-sept kilos…
Un an après, à Buchenwald, il revoit son astrologue, apparemment bien nourri tandis que lui dépérit toujours, et lui rappelle sa prédiction :
– « Je ne tiendrai pas jusque là! »
– « Mais si! Tu es triste aujourd’hui parce que ta femme chante dans un banquet! »

Il est dix-sept heures et tombe la pluie. Plus tard, Louise Ker­saudy, une Douarneniste dont il ignore l’existence à l’époque mais qu’il épousera par la suite, vérifiera la justesse de la prophétie en relevant la date inscrite au dos d’une photo de mariage auquel elle participait ce jour-là. Elle avait chanté au repas: « J’attendrai le jour et la nuit.. .J’attendrai ton retour. »

Après sa libération, Henri Le Goff reprendra la mer , tout d’abord à la barre du « Korrigan » revenu de Penzance. Puis, marin sur le  » Rosier fleuri « , une lame furieuse l’éjectera alors que le bateau fuyait une tempête énorme. Une autre, tout aussi déchaînée, le renverra comme un ballon. Il s’accro­chera de toute son énergie à un objet dur, sous l’eau. La chance voudra que ce soit la lisse du chalutier. Avec elle, il reviendra à la surface! Dix pêcheurs manqueront sur les quatorze de l’équipage, balayés sans retour au travers des Etocs, à deux milles du port, le jeudi 3 avril 1947 à vingt et une heure trente, par marée basse.

Henri mourra à quarante-deux ans, ainsi que Makram Bey l’avait lu dans les étoiles, au-dessus de Romainville.
.. Et effectivement les quatre copains ne reviendront « qu’à trois ».
Raymond Le Corre, gravement atteint dans sa chair sera transféré à Brest, via Paris, sous prétexte de lui faire remplir sa feuille de démobilisation, en octobre 1945, L’ad­ministration tutélaire cultive parfois l’absurde à ce point. L’épreuve physique, inutile, l’affaiblira davantage, Il faudra l’hospitaliser à Bel-Air, dans Landerneau, « qu’on ne devrait pas considérer comme un sanatorium mais comme un lieu d’extermination », lui qui en revenait, écrira-t-il à son ami FFL, Clet Chevert de l’Île de Sein.

Dans une autre lettre, il louera par contre et par compa­raison, la gentillesse de l’accueil, la bonne nourriture, les conditions « chacun sa chambre, son lavabo, une salle de bains pour six, la vie familiale sans heurt, sans histoire. une infirmière et un docteur pour trente-quatre ». dans un petit hôtel de luxe. « Le Don Suisse » qui le prenait en charge à Davos Dorg, sur les hauteurs de l’Helvétie, avait transformé le
« Sans-Souci » en maison de soins et de repos.
« Si j’étais resté en France, ajoutera-t-il , amer , je serais mort à l’heure actuelle car .j’avais au poumon une caverne comme un oeuf qui ne cessait de s’agrandir. Ici, on a vu tout de suite de quoi il s’agissait! »
Trop tard hélas! Tous les soins s’avéreront vains, Ray­mond Le Corre quittera sa jeune vie et ses espérances de vingt-cinq ans, le 8 octobre 1946. Dix jours plus tard, à ses obsèques au Guilvinec, Aristide Québriac, promu adminis­trateur en chef de l’Inscription Maritime, épinglera la médaille militaire sur le drapeau tricolore enrobant le cercueil… (1).

(1)  » Fait » lieutenant, il recevra également à titre posthume la croix de guerre 1939-1945. avec étoile de vermeil.  Une rue de Guilvinec porte son nom.

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