Islamisme et dictature, les deux faces d’une même pièce

Kamel Daoud et Alaa el Aswany : deux écrivains arabes dialoguent au cœur des convulsions du monde.
Dans l’Humanité  Mardi 2 JUIN, 2015

Les auteurs, l’un égyptien, l’autre algérien, échangent sur le printemps arabe, le poison islamiste, les droits des femmes… entretien exclusif.

Le premier est égyptien. Le second est algérien. Alaa El Aswany et Kamel Daoud sont deux figures de la littérature universelle, deux intellectuels arabes qui, par leur écriture et leur engagement, posent un regard lucide sur les mouvements du monde. El Aswany était place Tahrir dès les prémices de la révolution égyptienne, et auparavant dans l’immeuble Yacoubian où il décrivait à travers les portraits savoureux des locataires de cet immeuble niché au cœur du Caire la corruption et la montée de l’islamisme. Daoud a traversé la « décennie noire » avant de prendre la plume pour exorciser les démons de l’obscurantisme et s’aventurer dans une langue française qu’il a faite sienne. Elle fut le « butin de guerre » de Kateb Yacine, il en fait son « bien vacant ». L’un et l’autre parlent librement. Du pouvoir politique, de l’extrémisme religieux, de la corruption, de la démocratie, de la révolution et des femmes. Leurs propos se situent à contre-courant du flux d’informations anxiogènes qui nous empêche de penser. À la lecture de leurs ouvrages respectifs, on mesure combien l’un et l’autre sont visionnaires, à l’instar de tous les poètes. Alaa El Aswany et Kamel Daoud sont pareils à ces lucioles dont Pasolini déplorait la disparition et qu’ils rallument dans la nuit.

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Derrière les guerres en Afrique, la guerre économique

Le Sénégalais Amath Dansokho est une figure de la gauche africaine. Ministre d’État, l’ancien secrétaire général du Parti de l’indépendance et du travail, réputé pour son franc-parler, décrypte les engagements militaires français sur le continent.

Avec l’opération «Sangaris» en Centrafrique, la France est une nouvelle fois engagée militairement sur le continent. Comment jugez-vous cette posture de gendarme de l’Afrique?
Amath Dansokho. Apparemment, c’est pour la bonne cause… Ces pays, le Mali, puis la Centrafrique, étaient confrontés à des situations catastrophiques. Il fallait une force pour enrayer le cycle des violences de masse. Dans ces circonstances, la France est apparue comme une force luttant contre des tortionnaires, des assassins de la pire espèce. Dans le cas du Mali, on voit mal quelle autre force organisée et puissante aurait pu arrêter l’avancée des djihadistes, des forcenés qui veulent imposer leur modèle de société par la mort et la violence. C’est ce qui explique le large soutien apporté à l’opération «Serval» au moment de son déclenchement. Pas seulement au Mali: tous les pays du Sahel étaient menacés. Nous remercions donc la France. Mais les choses ne s’arrêtent pas là. On le voit bien, aujourd’hui, les inquiétudes sont exprimées par le président malien lui-même. D’autres chefs d’État, que je connais bien, estiment eux aussi que le jeu de la France est trouble. Pourquoi protège-t-elle certains groupes armés dans le nord du Mali? On a l’impression que se trame, là, la création d’un État croupion qui permettrait l’exploitation des immenses ressources minières, énergétiques de cette zone, au détriment du Mali. Il y aurait un pouvoir central formel mais, dans les faits, la réalité des relations économiques serait entre les mains de ces groupes armés qui négocieraient avec les puissances occidentales. Ce serait très grave.
Dans le cas de la Centrafrique, la question des ressources naturelles entre-t-elle aussi en ligne de compte?
Amath Dansokho. Le contexte, les modalités sont peut-être différents mais les enjeux restent les mêmes. Ce qui se joue là-bas, c’est un affrontement très violent impliquant des États de la région. Le conflit n’aurait probablement pas connu cette intensité si des acteurs comme la Chine, ou encore l’Afrique du Sud, ne s’étaient pas aventurés dans une zone considérée comme relevant du «pré carré» français. Certaines grandes puissances estiment que l’Afrique du Sud doit rester au Sud et se tenir éloignée des affaires du continent… Les mêmes jouent habilement la carte du Nigeria contre celle de l’Afrique du Sud, en faisant miroiter un siège africain permanent au Conseil de sécurité de l’ONU, pour tenter de contenir les prétentions de Pretoria. La Centrafrique est un pays immensément riche. Le régime soudanais a, surtout depuis la proclamation de l’indépendance du Soudan du Sud, des visées sur ce pays. Le président déchu, François Bozizé, a joué sur tous les tableaux. Il a conclu des accords avec Khartoum, comme il en a conclu avec les Chinois et les Sud-Africains. C’est avec cette toile de fond qu’il faut analyser la grave crise que traverse aujourd’hui la Centrafrique, ballottée par des puissances aux intérêts contradictoires. La Séléka s’est constituée avec des individus sans projet, sans la moindre maturité politique, ne connaissant que le langage des armes et facilement manipulables. Une fois le chaos installé, la France s’est proposée d’intervenir. Mais il ne faut jamais oublier que toutes ces guerres sur le continent africain, dont nous ne sommes que les acteurs apparents, dissimulent des enjeux économiques.
Comment expliquer que des États puissent s’effondrer comme des châteaux de cartes?
Amath Dansokho. Ce sont des États artificiels qui, en réalité, n’ont jamais eu d’armature politique et sociale forte. Ils ne sont pas nés d’un processus interne. Ce sont des puissances extérieures qui se sont partagé des sphères de domination, sans considération pour les peuples et l’histoire longue des territoires concernés. Les formes étatiques que nous connaissons sont typiquement issues de la colonisation, avec de vastes zones sous-administrées.
Au Sénégal, lorsque le clan Wade accaparait le pouvoir, le pays aurait pu, lui aussi, sombrer dans la violence. Cela ne s’est pas produit. Macky Sall doit au contraire son élection à un vaste mouvement citoyen. Comment jugez-vous les premiers pas de ce gouvernement?
Amath Dansokho. Certains parlent «d’exception sénégalaise». Je suis beaucoup plus prudent, nous ne sommes pas à l’abri de convulsions catastrophiques si nous ne faisons pas preuve de sagesse. Chez nous, l’alternance a été préparée longtemps à l’avance par des forces politiques mûres, enracinées. Il existe au Sénégal une culture, un patrimoine démocratique que nous avons mis à profit pour discuter, rapprocher les points de vue. À défaut de candidat unique, nous avons quand même élaboré un programme commun. C’est ce qui nous a permis de surmonter les difficultés. Il était hors de question d’engager le pays sur la voie de la guerre civile. Cela a été affirmé clairement. Les urnes ont parlé, Abdoulaye Wade, isolé, sans soutien dans l’armée, n’a pas eu d’autre choix que de se plier à ce verdict démocratique. Désormais, il nous faut rompre avec les pratiques du passé, poursuivre la lutte engagée contre la corruption, continuer d’instruire les dossiers des biens mal acquis. Mais cela ne suffira pas si l’on ne traite pas les problèmes auxquels sont confrontés les Sénégalais. La crise sociale continue de faire des ravages. Avec la religion universelle qu’est devenu le capitalisme, on a encouragé l’émergence d’oligarchies bâties sur le détournement des ressources publiques. Parallèlement, on a démantelé les services publics, plongé les populations dans la misère. Tous les équilibres ont été rompus, les États, eux, sont menacés de désintégration. C’est cela, le résultat des politiques libérales imposées par les bailleurs de fonds, FMI et Banque mondiale en tête.
Le Sénégal peut-il échapper à la montée de l’islamisme?
Amath Dansokho. La crise fait son œuvre et les gens sont révoltés par la conduite des puissances occidentales, par leur arrogance et leur négation des droits des êtres humains à la vie. C’est cela qui alimente cette révolte aux formes monstrueuses. Cela existe chez nous. Au Sénégal domine un islam confrérique. Mais les jeunes sont de plus en plus sensibles aux discours de prédicateurs islamistes.