ADAPTER NOS PRATIQUES MILITANTES AUX RÉALITÉS

par Clémentine Autain Codirectrice de Regards, porte-parole d’Ensemble

La reconstruction d’une gauche dans notre pays n’appelle pas de réponses simples, toutes faites. Un processus de refondation doit être enclenché, avec la conscience du travail à fournir pour créer une force à vocation majoritaire. C’est une vision, un imaginaire social et écologiste, une forme organisationnelle que nous avons à repenser, à façonner.

Pour y parvenir et ne pas ressasser l’ancien, encore faut-il prendre la mesure de la fin d’un monde. La domination européenne sur la scène mondiale et le modèle social issu de la Seconde Guerre mondiale se meurent.

Avec la mécanisation des tâches, l’émancipation des femmes, l’essor des métropoles ou encore la révolution numérique, le travail et les temps de la vie ont été profondément modifiés. Le prolétariat contemporain possède un nouveau visage, celui de la caissière de supermarché, du jeune de la restauration rapide, du sans-papiers dans le bâtiment, de l’intello précaire. Le mouvement ouvrier tel qu’il s’est constitué depuis le milieu du XIXe siècle traverse une crise durable et profonde, à l’instar de la perspective socialiste et communiste. La globalisation pèse sur nos vies, mais aussi dans les têtes, rendant plus difficile tout espoir de changement. La construction de l’Union européenne a abouti à une machine technocratique au service de la finance, et non des peuples. L’Europe ne fait plus rêver. La guerre à l’échelle mondiale bouscule les repères qui nous ont marqués au XXe siècle. Avec Daech, la donne ancienne opposant deux camps, les dominants de la puissance occidentale et les dominés colonisés, a complexifié les coordonnées du combat pacifique et émancipateur international. Nous assistons, enfin, à l’épuisement du développement capitaliste et productiviste. Les inégalités s’exacerbent, l’écosystème n’en peut plus.

Cette liste n’est pas close mais je veux pointer ici l’ampleur des basculements. Notre discours comme nos pratiques militantes doivent être adaptés aux réalités et aux attentes contemporaines. S’adapter, ce n’est pas renoncer, en rabattre sur l’exigence de justice et d’émancipation. Le courant hérité de la social-démocratie est expert de cette confusion entre adaptation et reniement. Loin de se fourvoyer dans une modernité frelatée, néolibérale et autoritaire, un effort culturel et intellectuel est nécessaire pour sortir des vieilles recettes qui ne permettent plus d’entraîner.

Pour sortir de la panne et reconstruire à gauche, je résumerai nos tâches en deux verbes: fédérer et innover. Nous devons rassembler toutes celles et tous ceux qui, par-delà leur histoire et leur culture politique, s’opposent à gauche à la politique gouvernementale et cherchent une issue sociale et écologiste aux crises que nous traversons. C’est une entreprise au long cours. Il n’y aura ni raccourci, ni solution miracle, ni sauveur suprême. Nous avons besoin de détermination collective pour fédérer dans la durée et créer une nouvelle force sociale, culturelle, politique. Les élections de 2017 doivent constituer une étape dans ce processus, et non le point d’arrivée. Cette élection doit être le début de la reconstruction. Toutes celles et tous ceux qui contestent à gauche la politique HollandeValls, des frondeurs au NPA, d’EELV au Front de gauche, des mouvements sociaux et citoyens au monde culturel et intellectuel critique, doivent faire cause commune pour travailler à l’émergence d’une gauche nouvelle. Se renouveler, ce n’est pas un voeu pieux mais un état d’esprit, seul à même d’inverser la configuration de nos espaces militants, en chaîne avec des personnes sensibles à nos discours. C’est un nouveau front populaire qu’il faut viser. La période que nous traversons est mouvante, non stabilisée. Nous devons relever les manches pour rassembler les forces sociales, culturelles, citoyennes et politiques disponibles. Les monstres guettent, c’est dire si le temps presse.              (publié dans l’Humanité du 8 février 2016)

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