Denis Durand, économiste : « Il est temps de porter une alternative en commun »

 
L’urgence à développer un autre mode de relations internationales, fondé sur la solidarité, la coopération, le partage et la préservation du climat, sera au cœur d’une initiative internationale pour une autre mondialisation, les 7 et 8 février à Paris.
Denis Durand Économiste, directeur de la revue Economie et Politique, revue en libre accès

Qu’est-ce qui nourrit aujourd’hui l’émergence du besoin d’une « autre mondialisation » ?

Denis Durand Depuis les années 1980, les multinationales ont structuré l’économie mondiale pour faire remonter leurs taux de profits menacés par la suraccumulation des capitaux. Délocalisations, fragmentation des chaînes d’activité d’un continent à l’autre, utilisation des nouvelles technologies informationnelles contre l’emploi et les salaires, avec au cœur de cette mondialisation Wall Street et l’hégémonie du dollar : cette violence financière, sacrifiant les capacités humaines à l’obsession du taux de profit, n’a fait qu’entretenir l’inefficacité du capital. L’économie occidentale ne tient debout qu’avec les béquilles d’une création monétaire de plus en plus inefficace, qui prépare de nouveaux krachs. Les tensions montent jusqu’à la guerre économique déclenchée par Trump contre la Chine et, par voie de conséquence, contre le monde entier. Poursuivre dans la voie de l’affrontement conduit manifestement à de nouveaux désastres financiers, économiques, sociaux, écologiques, politiques, militaires. Le besoin d’une autre logique, de coopération et de paix, s’exprime dans l’accumulation de ces difficultés et dans les mouvements de révolte, chez nous comme à l’échelle du globe.

Comment s’y inscrit l’alternative solidaire défendue par le mouvement français contre la réforme Macron des retraites ?

Denis Durand Dans la mobilisation contre le projet Macron-Philippe, la domination du capital a trouvé un nom : BlackRock, et un visage : celui de ses dirigeants à Wall Street et à Paris. C’est cette domination qui fait obstacle à l’utilisation saine des gains productivité qui permettrait de répondre à l’allongement de la vie et aux aspirations nouvelles à un système de retraite digne du XXIe siècle. Rendre possible l’autre réforme des retraites que nous proposons, c’est commencer à émanciper l’économie française de la domination du capital. C’est le sens de nos propositions pour détourner les entreprises des placements financiers en imposant un prélèvement sur les revenus qu’elles en tirent, et pour les inciter à sécuriser l’emploi, la formation et les salaires par une modulation de leurs cotisations sociales. Ce serait le moyen d’augmenter les salaires, de s’attaquer vraiment aux discriminations qui frappent les femmes, et de dégager les ressources nécessaires à la Sécurité sociale pour une réforme de progrès des retraites. Ce qui se passerait en France sous la pression du mouvement social donnerait de la force au mouvement global pour une alternative à la mondialisation capitaliste.

Le national-libéralisme des Donald Trump et Boris Johnson se présente comme un recours. Comment s’en préserver ?

Denis Durand Proposer les moyens de combattre le véritable adversaire – le capital et non pas l’étranger ou l’immigré –, c’est démasquer le lien profond entre les politiques néolibérales et la montée des tendances nationalistes et antidémocratiques, dont les pratiques autoritaires du pouvoir macronien sont aussi une manifestation. Par exemple, mettre à l’ordre du jour la possibilité d’une autre réforme des retraites que j’évoquais à l’instant est un antidote contre l’exploitation par le national-libéralisme des révoltes et des ressentiments qu’engendre la crise de la mondialisation capitaliste. L’exemple britannique, après bien d’autres, a révélé combien le mouvement social, pour être efficace, doit s’appuyer non sur le repli nationaliste, mais sur l’affirmation d’un projet européen capable de constituer une alternative à la fuite en avant fédéraliste sous l’égide de Wall Street et du dollar.

Sur quels terrains peut reposer l’alternative à cette « mondialisation capitaliste » en crise qui sera au cœur de votre initiative des 7 et 8 février ?

Denis Durand La crise de la mondialisation capitaliste, c’est aussi la montée de mobilisations pour « changer le système », de l’Amérique latine à l’Afrique, en passant par la gauche américaine et le mouvement syndical allemand. C’est la contestation de l’impérialisme américain par l’énorme potentiel des pays émergents. Autant de forces avec lesquelles nous voulons révolutionner la mondialisation, mettre en cause radicalement sa logique capitaliste et impérialiste, et avancer vers un monde de coopérations, de partage, de développement des biens communs et de l’emploi pour toute l’humanité.

Il est d’abord nécessaire de travailler au diagnostic de la mondialisation actuelle, et d’avancer vers une grille d’analyse commune. Mais il nous apparaît aussi nécessaire d’identifier de grandes propositions et lignes de batailles communes, voire de chercher à s’organiser en ce sens. C’est en effet l’objet des rencontres des 7 et 8 février sur la mondialisation économique.

Quelques grandes revendications politiques pourraient être portées en commun, tout particulièrement sur une monnaie commune mondiale alternative au dollar et sur les multinationales, avec les alternatives aux traités internationaux actuels de libre-échange, la refonte du FMI et des autres organisations internationales. Cela passe par un autre rôle de l’Europe, avec la question de l’UE, de ses règles et instruments, tout particulièrement l’enjeu majeur de l’euro et de la Banque centrale européenne.
Entretien réalisé par Bruno Odent, l’Humanité du 21 /01/20

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1 réflexion au sujet de « Denis Durand, économiste : « Il est temps de porter une alternative en commun » »

  1. Avant de créer une monnaie commune créer d’abord un Web Commun une alternative au GAFA Vaste programme § Retroussez vos manches les cracs en informatique !!!

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