Entretien, Bertrand Badie, professeur à Sciences Po

« Parler de guerre est dangereux »

Bertrand Badie Professeur des universités à Sciences-Po, spécialiste des relations internationales
Pour l’universitaire, sans finalités politiques précises, sans l’accompagnement de mesures économiques et sociales, il n’y aura aucun espoir de rétablir la paix.

POURQUOI PARIS A-T-IL DE NOUVEAU ÉTÉ PRIS POUR CIBLE ?
BERTRAND BADIE             La position centrale de la France dans les opérations de Daech au sein du monde occidental s’explique de différentes manières. Il y a depuis la fin du mandat de Jacques Chirac une évolution sensible de la politique étrangère poursuivie sous Nicolas Sarkozy et François Hollande. Paris n’a cessé d’évoluer vers des relations de plus en plus étroites avec Israël, une occidentalisation affichée à travers la réintégration du commandement de l’Otan et une politique bilatérale de forte coopération avec les régimes de la péninsule Arabique. Un nouveau contexte, qui n’est pas de nature à être apprécié par différentes forces contestataires du monde arabe, qui ne se résument d’ailleurs pas à Daech. La France a également déployé une politique d’intervention diversifiée: en Afghanistan, en Libye, au Mali, en Irak et en Syrie. Tout cela alors que les autres puissances occidentales ont tendance à prendre du recul par rapport à la doctrine interventionniste. Toutes ces mutations donnent du relief à la politique française et fait de notre pays une cible privilégiée.

EST-IL JUSTE DE PARLER DE GUERRE ?
BERTRAND BADIE       Je pense qu’il s’agit d’un élément de langage dangereux qui introduit la confusion. C’est considérer les formes nouvelles de conflictualité comme l’on appréhendait la guerre autrefois. Or, si les guerres d’hier constituaient un choc de puissances, la guerre actuelle apparaît de plus en plus comme le résultat de faiblesses politiques, économiques, sociales et d’une véritable décomposition des sociétés. Daech est le fait de l’effondrement des systèmes politiques irakien d’abord, puis syrien. La guerre suppose en outre un choc entre États dotés d’une diplomatie, d’une armée et d’un appareil de négociations internationales : avec Daech, on ne trouve rien de tout cela. Enfin, autrefois, la guerre s’exprimait dans un choc de territorialités. Or, on voit avec les tragiques événements de Paris que l’essentiel des agents de Daech proviennent du territoire national, ce qui nous éloigne beaucoup du modèle classique des conflits. Penser que l’on pourra réduire cette violence en allant frapper sur les sols syrien et irakien est probablement une illusion et une erreur de perspective.

CELA SIGNIFIE-T-IL QU’UN TRAITEMENT SOCIAL DES CONFLITS CONTEMPORAINS EST NÉCESSAIRE ?
BERTRAND BADIE     L’histoire nous a appris que les guerres de puissance étaient traitées par les instruments de la puissance. C’est ainsi qu’ont été conduites les guerres depuis la Renaissance jusqu’aux derniers conflits mondiaux. Les conflits actuels, dont la genèse est si différente, peuvent-ils être traités par les mêmes remèdes? Les dirigeants de notre pays ont une obligation de résultat, car il en va de la sécurité et peut-être même de la survie de la société française : au-delà des effets de rodomontade, il faut donc trouver l’approche qui soulage la pression qui s’exerce sur le pays.

Je ne pense pas que les instruments militaires classiques permettent, dans la manière dont on en fait usage, de parvenir à des résultats. L’histoire des interventions en Afghanistan, en Irak, en Somalie ou en Libye, nous montre même que ces frappes ont accentué le désordre et la violence sur le terrain et renforcé les organisations les plus radicales.

Cela ne veut certes pas dire qu’il faut condamner l’usage de la force à tout prix. Celui-ci est bien sûr nécessaire lorsque la sécurité est mise en cause. Encore faut-il répondre convenablement aux trois questions clés qui accompagnent tout usage de la force : qui est habilité à agir? Comment utiliser cette force? Et à quelles fins? Il est évident que sans finalités politiques précises, sans l’accompagnement de mesures économiques et sociales, il n’y a aucun espoir de rétablir la paix. La paix est menacée dans cette région parce qu’il n’y a plus de contrat social, parce qu’on a affaire à des populations qui ont été humiliées, exclues, marginalisées par une série de conflits. Il est évident que, sans un espoir minimal de réintégration, on ne pourra pas enlever à ces entreprises de violences leur « clientèle ». Le jour où Daech n’aura plus de « clientèle », il mourra de lui-même.

LES FRAPPES MENÉES SUR RAQQA NE CONSTITUENT DONC PAS LE BON MODUS OPERANDI…
BERTRAND BADIE           Conçues comme remède aux tragédies que nous vivons, elles vont très probablement manquer leur objectif. Je crains même qu’elles n’aggravent la situation. À partir du moment où vous frappez mécaniquement, vous vous exposez à la réplique. Le risque d’une nouvelle tragédie s’en trouve actualisé.

LE G20 ENTEND INSTAURER UN CESSEZ-LE FEU EN SYRIE QUI NE COMPRENDRAIT PAS DAECH ET LE FRONT AL-NOSRA. L’ACCORD INCLUT ÉGALEMENT UNE ENTENTE ENTRE L’OPPOSITION ET D’ADMINISTRATION ASSAD AFIN DE FORMER UN GOUVERNEMENT TRANSITOIRE. LE PROCESSUS A-T-IL DES CHANCES D’ABOUTIR ?
BERTRAND BADIE          C’est déjà en soi un progrès. Il y a encore quelques semaines, on considérait qu’il n’existait aucun langage commun possible et donc que toute réflexion sur le dossier syrien ne pouvait qu’aboutir à l’échec. Russes et Américains se sont entendus sur un début de processus; cela signifie que la voie est ouverte à une résolution du Conseil de sécurité qui pourrait enfin débloquer la diplomatie. Je pense que la diplomatie française doit davantage faire porter ses efforts sur ce processus que sur des manœuvres solitaires.

dans l’Humanité du 17 novembre 2015, entretien réalisé par Lina Sankari

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