Comment les Allemands ont-il pu faire cela ?

  • Questions revenant régulièrement devant une incompréhension :
    Les allemands savaient-ils ?
    Comment un peuple voisin, dit civilisé, au 20e siècle, a t-il pu commettre ces horreurs ?
    La population était-elle complice ?
    Comment s’est-elle laissé embarquée dans le nazisme ?
    etc..

Portrait de l’Allemagne en guerre

L’historien britannique Nicholas Stargardt, au travers de récits très documentés, donne à voir comment un peuple dans sa masse a épousé la logique criminelle.
LA GUERRE ALLEMANDE. PORTRAIT D’UN PEUPLE EN GUERRE. 1939-1945 Nicholas Stargardt La Librairie Vuibert, 800 pages, 29 euros

Comment le peuple allemand, l’un des peuples les plus cultivés d’Europe, a-t-il pu dans sa masse épouser jusqu’au désastre l’entreprise nazie? Cette question posée au coeur du XXe siècle demeure aujourd’hui, ravivée encore par l’actualité récente avec la percée de l’extrême droite aux dernières élections. Il y a quelques mois, l’historien français Johann Chapoutot, dans la Révolution culturelle nazie (1), montrait comment, non seulement Hitler et ses proches mais nombre d’intellectuels avaient pu s’appuyer sur l’humiliation de 1918, le culte de la santé du corps ou encore la lecture biaisée des plus grands philosophes allemands comme Kant, pour transformer la pensée allemande en machine de guerre intérieure et extérieure, avec pour corollaire bien évidemment l’élimination de tous les opposants, communistes, socialistes, l’interdiction des syndicats, etc. Avec ce beau pavé de 800 pages, l’historien britannique Nicholas Stargardt s’est plus précisément intéressé à la période de la guerre elle-même pour dresser un vaste tableau de ses différentes phases et de l’état d’esprit au sein de la population, au travers des correspondances et des témoignages d’une vingtaine d’acteurs. Soldats au front, fiancées ou épouses, journaliste nazie, institutrice juive, commerçant, instituteur catholique ou encore intellectuel juif avec le linguiste Viktor Klemperer, à qui l’on devra par la suite le très célèbre ouvrage connu sous le nom de LTI (Lingua Tertii Imperii), pour la Langue du IIIe Reich.

Entre deux bombardements, les salles sont pleines
Il n’est pas possible bien sûr d’entrer dans les détails de ce livre foisonnant mais on peut en retenir certaines grandes lignes. Ainsi, la propagande nazie de l’époque ne s’est jamais résumée aux discours et aux proclamations des dirigeants. Elle est passée par la musique, le théâtre et le cinéma, et Goebbels y veille tout particulièrement. Il est frappant de voir que, en pleine guerre, dans les grandes villes allemandes et entre deux bombardements, les salles sont pleines. Le premier long métrage de la guerre, intitulé Concert à la demande, présente un pilote qui doit quitter sa fiancée pour rejoindre en Espagne la légion Condor (celle qui a bombardé Guernica) et qui finira par la retrouver grâce à un message à la radio. Vingt à vingt-cinq millions de spectateurs verront le film.

On apprendra beaucoup aussi sur l’attitude parfois contradictoire des Églises allemandes et particulièrement des évêques protestants. S’il en est qui élevèrent fortement la voix contre la mise à mort organisée des malades mentaux ou des «inutiles», aucun ne remettra véritablement en cause sa fidélité au régime. Les mêmes se tairont à propos des juifs, ce qui renvoie évidemment à ce qui est sans doute la question majeure de cette période. Que savaient les Allemands? Là-dessus, Nicholas Stargardt est clair. Dans l’ensemble, quand bien même ils n’en connaissent ni l’ampleur ni les détails, les Allemands savaient, au point qu’ils pensèrent pour nombre d’entre eux que les bombardements massifs de leur ville étaient des représailles «pour ce que nous avons fait aux juifs», pendant que les dirigeants nazis continuent, eux, d’attribuer ces bombardements à la juiverie internationale, qui est la cause de la guerre.

D’autre part, nombre de soldats sur le front de l’Est sont témoins des exécutions de masse dues au Einsatzgruppen mais aussi bien secondées par la Wehrmacht. Il est frappant de voir que ceux qui en sont les témoins, s’ils sont parfois horrifiés, ne remettent pas véritablement en cause le motif de ces massacres, tant ils sont impliqués dans la logique criminelle et au total autodestructrice du nazisme.  (Maurice Ulrich, dans l’Humanité du 02/10/17)

(1) La Révolution culturelle nazie. Gallimard, 288 pages, 21 euros.

Exécution de juifs par les escadrons de la mort SS et des miliciens ukrainiens, à Vinnitsa, en 1942. Universal History Archive/UIG/Leemage