Réponse à Emmanuel Macron : la liberté est une valeur de gauche, pas le libéralisme

Une vaste offensive est à l’œuvre pour casser non seulement les conquêtes sociales mais aussi le logiciel même de la gauche qui autorisa ces conquêtes.
Vous trouverez ci-dessous une réponse fort bienvenue à Emmanuel Macron, signée par Manuel Cervera-Marzal, du bureau de la Fondation Copernic.

Il faut être d’une grande naïveté ou d’un grand cynisme pour ne pas voir que la gauche des opprimés et le libéralisme des oppresseurs sont irréconciliables.

Cher Monsieur Macron,Dans une interview accordée au Monde dimanche 27 septembre, vous défendez votre projet de réforme du statut des fonctionnaires en prétendant que «le libéralisme est une valeur de gauche». Puis vous reprenez à votre compte l’idéal libéral «d’égalité des chances» qui, il faut sans cesse le répéter, n’est qu’une fable destinée à justifier l’inégalité des résultats et des conditions.

Qu’il y ait du bon dans le libéralisme est indéniable. Nous devons à la philosophie libérale d’Emmanuel Kant une méfiance de chaque instant envers les puissances tutélaires et une passion véritable pour l’émancipation humaine. Nous devons au libéralisme politique de Montesquieu un précieux mécanisme de séparation des pouvoirs permettant que, «par la force des choses», le pouvoir arrête le pouvoir. Nous devons au libéralisme culturel une ouverture d’esprit que nous aurions tort de négliger en ces temps de montée des intégrismes religieux et laïcard.

L’autre face du Janus libéral

Mais le libéralisme est une tradition trop complexe et trop riche pour qu’on la réduise aux quelques intuitions émancipatrices mentionnées ci-dessus. L’autre face du Janus libéral, celle qui l’a historiquement emporté sur sa rivale, véhicule un cortège d’apories logiques, d’absurdités politiques, de contresens économiques et de violences sociales. Un peu de mémoire suffit à se rappeler que le libéralisme s’est constitué du XVIIe au XIXe siècles en tant qu’idéologie des propriétaires d’esclaves, de la bourgeoisie, de la gent masculine, de l’impérialisme européen et des professionnels de la politique. Et que le libéralisme est aujourd’hui l’outil grâce auquel les vendeurs d’armes, les firmes transnationales, les maîtres chanteurs de la dette, les chantres de l’austérité, les dérégulateurs, les commerçants de l’eau et les entreprises pharmaceutiques font passer leurs intérêts privés pour l’intérêt général.

La gauche n’est pas du côté de ces puissances. Son parti est celui des gens de peu, des citoyens ordinaires, des individus décents, des massacrés, des prisonniers, des travailleurs précaires, des mères dans la pauvreté, des jeunes sans futur, des expulsés, des immigrés, des licenciés et de tous les damnés de la terre. Il faut être d’une grande naïveté ou d’un grand cynisme pour ne pas voir que la gauche des opprimés et le libéralisme des oppresseurs sont irréconciliables.

Les atrocités du libéralisme

En dépit de quelques heureuses intuitions, le libéralisme est aussi et surtout l’idéologie de l’être humain égoïste par nature et devant être rééduqué et réprimé par un Etat coercitif ; l’idéologie du tous contre tous, du chacun pour soi, du «j’écrase ou je suis écrasé» ; l’idéologie de la liberté contre l’égalité et de l’égalité contre la liberté, afin qu’on abandonne les deux ; l’idéologie du commerce, des magouilles, de la méfiance et de la guerre ; l’idéologie de l’individu contre le collectif ; l’idéologie de la non-intervention étatique, sauf lorsque les ministres renflouent les poches de leurs amis banquiers touchés par la crise à coup d’argent public, pour qu’à la fin de leur mandat politique ces mêmes ministres se reconvertissent confortablement dans le monde des affaires ; l’idéologie des experts contre le pouvoir des citoyens ; l’idéologie de l’économie contre la politique ; l’idéologie du privé contre le commun.

Que la gauche s’inspire du meilleur de la tradition libérale, soit. Qu’elle se réapproprie certaines idées de Kant et Montesquieu, oui. Mais qu’elle revendique le libéralisme comme une valeur constitutive, jamais. Le libéralisme est grevé d’atrocités irréparables et de contradictions insolubles. Si c’est la liberté que vous chérissez par-dessus tout alors sachez, Monsieur Macron, qu’il existe une longue histoire de la liberté avant et contre le libéralisme. De la sécession de la plèbe romaine sur l’Aventin à la Commune de Paris en passant par le soulèvement des paysans allemands en 1525 et la révolution haïtienne, la liberté s’est longtemps débrouillée sans l’appui du libéralisme. Depuis que celui-ci est devenu hégémonique, il cause d’ailleurs à celle-là de douloureux tracas.

Je vous sais occupé à démanteler tout ce qu’il reste de la gauche, Monsieur Macron. Mais de grâce prenez le temps de rouvrir un livre d’histoire. Vous y découvrirez les vraies valeurs de la gauche. Elles ne sont pas exemptes de critique. Mais contrairement aux valeurs libérales, elles peuvent encore se regarder dans une glace.

 

 

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1 réflexion au sujet de “Réponse à Emmanuel Macron : la liberté est une valeur de gauche, pas le libéralisme”

  1. Bonjour Gaston,

    Je suis tombé par hasard sur cet article sur le concept de « libéralisme », et serais bien incapable de dire comment je suis arrivé sur votre site. Peu importe, j’avais laissé la fenêtre ouverte hier car je pensais qu’il méritait un examen approfondi. Je viens donc de le lire à tête reposée ce que je ne regrette nullement. Non seulement je n’ai pas été déçu sur le fond que j’approuve globalement mais j’ai aussi particulièrement apprécié la mise en perspective historique dont je vous remercie.

    Sans revenir sur votre excellente analyse, plus trivialement il suffit de rappeler que le libéralisme « des mœurs » des anglo-saxons fait rarement bon ménage avec leur libéralisme « économique ».

    Comme indiqué je ne connais pas votre positionnement politique qui n’est sans doute pas le mien. Néanmoins, hors contexte électoral, sur ce sujet fondamental je me permets de conseiller la lecture de la « Trilogie de l’Ibis » de l’écrivain indien Amitav Ghosh qui me paraît « édifiant » sur ce sujet.

    Dans le premier tome « Un océan de pavot » Ghosh décrit le sort de paysans indiens, ceux-ci sont obligés par les colonisateurs anglais de planter du pavot plutôt que des cultures vivrières. Officiellement «l’opium est la bénédiction du pays» ; En fait le pavot est acheté à bas prix et les paysans affamés deviennent des parias dans leur propre pays et contraints d’embarquer sur l’Ibis pour l’île Maurice où ils vont travailler comme coolies (esclaves) chez les riches planteurs français.

    Dans le second acte de la trilogie « Un Fleuve de fumée » Ghosh démonte avec virtuosité la mécanique du trafic de l’opium. Ou comment les commerçants britanniques, au nom du libre-échange, instrumentalisent la religion et le progrès pour imposer l’opium au peuple chinois. Ceci afin d’accéder à leur véritable objectif : la mainmise sur la vraie richesse de l’empire du milieu, la soie.

    Le troisième tome de la trilogie vient de paraître en anglais sous le titre « Flood of fire », (que l’on pourrait traduire en français « Un déluge de feu »). Je pense qu’il traite de la conclusion logique du tome précédent : la guerre de l’opium entre la Chine et l’Occident. Il va de soi que j’ai hâte de le lire, et je ne saurais vous conseiller de faire de même. Vous pourriez constater par vous-même que bien loin d’user d’un style ennuyeux et démonstratif Amitav Ghosh est un vrai maître de la littérature contemporaine avec des particularités qui en font un auteur unique dans le maniement (le jonglage ?) des différentes langues.

    Bien cordialement,

    BW

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