Travail, salaire, profit. Une série diffusée sur Arte, par Gérard Mordillat et Bertrand Rothé

Les 6 épisodes (Travail- Emploi- Salaire- Marché- Capital- Profit) sont en ligne sur Arte.tv jusqu’au 13 décembre.
Les 4 premiers seront diffusés le mardi 15 octobre à 20h50. Les 2 derniers ne seront visibles que sur ARTE.TV

Une rediffusion est prévue le 24 oct à 9h25

Documentaire. En images et en mots, repolitiser l’économie


Travail, salaire, profit, Décryptage des lois du capital

« Dans les médias, l’économie a la figure de l’horrible Gorgone à l’aspect meurtrier. Qui ose la défier d’un regard est immédiatement pétrifié, incapable de réfléchir, de prononcer un mot, d’agir. L’économie sidère. Pour le citoyen ou la citoyenne ordinaire, elle est réputée si dangereuse qu’on n’ose l’affronter. Seuls des experts autodésignés prétendent pouvoir le faire. En pratique, ces spécialistes de la question – ces élus du ciel ! – tiennent le public à distance, créent une infranchissable barrière de sécurité derrière un jargon compris d’eux seuls et servent secrètement des intérêts que l’exposition à la lumière ferait périr. »
C’est par ces mots que débutent les Lois du capital, de Gérard Mordillat et Bertrand Rothé, ouvrage publié au Seuil, et qui accompagne leur série documentaire sur Arte. En s’appuyant sur les réflexions de 21 chercheurs et chercheuses critiques du néolibéralisme, ils contribuent à remettre la matière économique au cœur de l’agora démocratique. Chaque épisode de la série décrypte l’un des concepts fondamentaux de l’économie : travail, salaire, emploi, marché, capital, profit.

Gérard Mordillat et Bertrand Rothé signent la série Travail, salaire, profit.
Ils déconstruisent un discours fataliste et proposent, avec pédagogie, une critique du néolibéralisme.

Quelle différence entre le travail et la force de travail ? Le salariat peut-il disparaître, et le capitalisme être un jour dépassé ? Que rémunère exactement le salaire ? Ce sont là quelques-unes des questions dont se saisit Travail, salaire, profit, du cinéaste Gérard Mordillat et de l’économiste Bertrand Rothé. En six épisodes – chacun se focalisant sur un concept économique fondamental –, cette série documentaire subvertit le discours fataliste selon lequel il n’y aurait aucune alternative au néolibéralisme. Les deux complices s’étaient déjà livrés à un salutaire exercice de déconstruction de ce dogme, en 2011, dans un premier ouvrage commun (1) – la présente série est accompagnée d’un second livre, les Lois du capital, publié au Seuil. Ils poursuivent donc leur œuvre, en s’appuyant cette fois sur 21 spécialistes. Certains sont connus (l’économiste hétérodoxe américain James K. Galbraith, la sociologue du travail Danièle Linhart, le philosophe et économiste Frédéric ­Lordon…), d’autres moins. Mais toutes et tous ont en commun de parler clair, sur des sujets rendus trop souvent inaccessibles au quidam.

« Il y a plus d’accidents du travail que d’accidents d’actionnariat »
Il ne faut pas à Arnaud Orain, historien de l’économie à l’université Paris-VIII, plus de trois minutes et un coup de crayon pour mettre le concept marxien de plus-value à la portée de chacun. Quant au discours de justification des profits par les « risques », il ne fait pas long feu face à la sagacité de Christophe Darmangeat, anthropologue à l’université Paris-Diderot. « Il y a plus d’accidents du travail que d’accidents d’actionnariat. Et pourtant, les salariés ne deviennent pas millionnaires », lance celui-ci, avec un vrai sens de la formule.

De façon générale, tant dans le livre que dans la série documentaire, on relèvera l’attention portée aux mots. Danièle Linhart, par exemple, souligne l’ostracisme frappant de nos jours les ouvriers à travers l’invention de nouveaux noms, plus neutres, tel celui d’« opérateur ».

Pour replacer la conflictualité sociale au premier plan, les deux auteurs réalisateurs font preuve de subtilité, n’hésitant pas, sur papier, à proposer quelques détours par les romans d’Émile Zola ou Jack London quand cela permet de mieux faire sentir la violence de classe d’un propos ministériel, ou pour interroger la « modernité » dont se pare le capitalisme à tous ses âges.

Dans la série, chaque ­épisode débute, de façon didactique, par la lecture d’une citation de Marx : « Le salaire est la somme d’argent que le capitaliste paye pour un temps de travail déterminé ou pour la fourniture d’un travail ­déterminé. » Livrée à la méditation des intervenants, cette définition, qui semble lisse à première vue, ne tarde jamais à livrer ses aspérités. Extraite de Travail salarié et Capital, une brochure éditée en 1849, à destination des lecteurs ouvriers, elle est ici la porte d’entrée pour mettre en lumière les contours et les modalités d’une exploitation aussi violemment vécue par les salariés que méthodiquement niée par les propriétaires des moyens de production.

Les évolutions à court et moyen terme du capitalisme mondial
Côté perspectives, on pourra regretter que le choix des chercheurs conviés devant la caméra n’ait pas permis que soit évoquée la « sécurité d’emploi et de formation », théorisée par l’économiste communiste Paul Boccara dans les années 1990 avant d’être reprise par la CGT. Un projet pourtant utile lorsqu’il s’agit de penser un dépassement du salariat capitaliste, sujet au cœur du troisième épisode. Pas sûr, non plus, que le dispositif cinématographique retenu, centré sur la seule parole des intervenants (avec, donc, une quasi-absence de commentaire), soit le plus approprié pour rendre compte de débats aussi complexes que ceux relatifs au « revenu universel ». De même, certains antagonismes, à l’écran, ne ressortent pas. Il en est ainsi de celui opposant la cogestion « à l’allemande », portée par Olivier Favereau, et l’autogestion des producteurs, (trop) brièvement abordée à la fin de l’épisode « Capital » par l’économiste chinois Andong Zhu.

En revanche, la série aide à cerner les évolutions à court et moyen terme du capitalisme mondial, avec le retour, pointé par plusieurs chercheurs, à des formes de mercantilisme (épisode 4) et des logiques de rente (épisode 6).

Mettre en débat des idées transformatrices
Travail, salaire, profit rompt par ailleurs avec tout point de vue occidentalo-centré, en particulier grâce à l’économiste togolais Kako Nubukpo, qui démonte un à un tous les dogmes de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international, à partir de la situation du continent africain.

Au final, l’ensemble met en débat des idées transformatrices, qu’il appartient à chacun de développer et d’enrichir. Un véritable appel à l’esprit critique, pas si courant sur petit écran.

(1) Il n’y a pas d’alternative, Seuil, 2011.

Laurent Etre, L’Humanité, Mardi, 8 Octobre, 2019

Gérard Mordillat « Il s’agissait pour nous de rendre au public le pouvoir de penser l’alternative au capitalisme »

Dispositif scénique, choix des chercheurs et des chercheuses pour faire advenir leur parole à partir de la pensée en action de Marx,
Gérard Mordillat démonte les rouages de l’économie capitaliste, pour mieux la combattre. Entretien.

 

Gérard Mordillat est Cinéaste et écrivain, coréalisateur de Travail, salaire, profit

Pourquoi ce choix d’une mise en scène minimaliste ?

GÉRARD MORDILLAT Le dispositif de Travail, salaire, profit se situe dans la continuité de celui que nous avions adopté, avec Jérôme Prieur, pour nos séries sur la littérature chrétienne ou la littérature musulmane. Il s’agit de placer les chercheuses et les chercheurs dans des conditions de confort optimales, afin qu’ils ou elles puissent se livrer à cet exercice redoutable consistant à réfléchir à voix haute devant une caméra. Pour que cela puisse se faire, il convient de travailler en studio, de développer un art du portrait, et laisser aux individus le temps de s’exprimer aussi largement qu’ils le désirent. Avec Bertrand Rothé, il nous a paru évident que ce type d’approche devait être reproduit sur l’économie. Nous avions cette même ambition de faire apparaître la pensée, l’intelligence, dans un lieu commun à tous : ce fond noir de studio. Un noir qui est celui de l’encre, celui d’où jaillit la pensée… Nous n’avons donc eu aucune hésitation quant au choix de l’esthétique et du dispositif cinématographique que nous mettions en place.

Chaque épisode commence par la même citation de Marx, sur le salaire, que vous faites lire à l’un de vos intervenants. Pourquoi ce dispositif ?

GÉRARD MORDILLAT L’ensemble de la série documentaire tourne autour des questions de la production : le travail, l’emploi, etc. La citation de Marx a d’abord une fonction, je dirais, de « mise en jambes » pour le chercheur ou la chercheuse, chacun étant invité à réfléchir face à cet extrait. Ensuite, c’est aussi une façon de rendre hommage à Marx. Bertrand Rothé et moi-même admirons, chez l’auteur du Capital, sa capacité à remettre en cause ce qu’il écrit. Cette pensée sans cesse en mouvement, sans cesse en action, c’était exactement ce que nous voulions produire par notre série : ne pas aboutir à des réponses univoques, mais mettre en lumière la problématique d’un sujet. Tchekhov assignait comme mission à l’artiste de « présenter correctement le problème ». La formule peut paraître simple, mais en réalité elle est extrêmement forte et profonde. Je crois que nous sommes parvenus à « présenter correctement le problème ».

Comment avez-vous sélectionné vos intervenants ? Aviez-vous d’emblée le souci de donner à entendre tel ou tel courant de la réflexion économique ?

GÉRARD MORDILLAT C’est un choix absolument subjectif, en l’occurrence. Nous ne sommes pas partis avec en tête l’idée de respecter des quotas en fonction des courants. Notre point de départ, c’est la lecture de ce que ces économistes ont publié, puis les rencontres que nous avons eues. Nous avons retenu 21 chercheurs, pour une soixantaine rencontrés. Ces individus n’interviennent pas à l’écran comme des porte-parole de telle ou telle école de pensée. Ce que nous leur avons proposé, c’est de travailler en notre compagnie sur un certain nombre d’hypothèses que nous leur exposions. Nous ne sommes pas là dans une relation d’entretien, mais de réflexion à voix haute. Cela suppose donc une complicité, qui peut être conflictuelle, mais une complicité tout de même. Voilà ce qui nous a guidés. Ensuite, oui, il nous est apparu que l’ensemble des chercheurs que nous avions sélectionnés étaient critiques à l’égard du néolibéralisme. Je crois qu’on est souvent abusé par un certain discours médiatique, avec des éditorialistes qui ne sont en fait que des porte-parole stipendiés de ce système. Ceux-là défendent le néolibéralisme avec la conviction de Paul apercevant Jésus sur le chemin de Damas. Pour eux, c’est la vérité révélée. Mais lorsqu’on s’adresse aux chercheurs, on ne reçoit pas du tout le même discours.

Le dépassement du capitalisme est abordé par plusieurs intervenants. Mais davantage sous la forme d’une hypothèse que d’un objectif, un peu comme si nous n’avions pas réellement de prise sur ce système. Quel est votre point de vue de réalisateur à ce sujet ?

GÉRARD MORDILLAT C’est une force de la série que de ne pas vouloir conclure, de se refuser à asséner des certitudes ou des obligations. Beaucoup de pistes sont évoquées, mais avec le souci qu’elles soient rendues au public : la baisse du temps de travail, le fait que les salariés prennent une part prépondérante dans les choix de l’entreprise… Il s’agissait pour nous de mettre en évidence l’existence de ces alternatives, et d’inviter le public à s’en emparer, pour y réfléchir et les développer.

Les deux derniers épisodes de votre série, « Capital et Profit », ne seront visibles que sur le site Internet d’Arte. Pourquoi ?

GÉRARD MORDILLAT Je l’ignore. C’est le choix des programmateurs d’Arte, que nous n’avons d’ailleurs jamais rencontrés, avec lesquels nous n’avons jamais discuté. Je suis très hostile à ce type de programmation. Choisir de ne diffuser à la télévision que certains épisodes, c’est comme décider de publier seulement certains chapitres d’un livre. On se prive là de tout un public.

Entretien réalisé par L. E.

En liaison avec cette série les auteurs publient ce livre 

 

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