Réflexions

1 Alain Badiou, philosophe : réflexions sur vérité, liberté, égalité, démocratie…

2 Paul Ariès, politologue : gratuité ou revenu universel ?

vérité, égalité, démocratie, bien commun, etc… avec le philosophe Alain Badiou.

2 Éloge de la gratuité, par Paul Ariès, politologue, directeur de l’Observatoire international de la gratuité et auteur de Gratuité vs capitalisme, Larousse, Paris, 2018.

Lien vers l’article du Monde Diplomatique de novembre 2018 intitulé « Éloge de la gratuité », cliquer ici

Article dans « La Marseillaise » :

Politologue, Paul Ariès est directeur de l’Observatoire international de la gratuité, il nous livre sa tribune et lance un « appel pour une civilisation de la gratuité ».

  Je voudrais partager avec le lecteur une bonne et une mauvaise nouvelle. La mauvaise nouvelle c’est que nous sommes face à une crise globale et que le monde capitaliste qui détruit autant la planète que les humains se meurt. La bonne nouvelle c’est qu’un nouvel âge sonne à la porte de l’humanité et qu’il porte le joli nom de gratuité.

Une gratuité construite

Lorsque je parle de gratuité, je parle bien sûr d’une gratuité construite. Économiquement construite : l’école publique est gratuite mais payée par nos impôts, la gratuité ce n’est pas le produit débarrassé du coût mais du prix. Cette gratuité est aussi culturellement, politiquement construite. J’aime ces milliers de villes qui expérimentent des petits bouts de gratuité, gratuité de l’eau et de l’énergie élémentaires, des transports en commun urbains et périurbains, des TER, de la restauration scolaire (et demain sociale), de la santé, de l’école, des médiathèques, du logement social, des services funéraires, etc. Cette liste ressemble à un inventaire à la Prévert ! L’enjeu est de défendre et d’étendre la sphère de la gratuité, de multiplier les îlots de gratuité pour qu’ils fassent des archipels, puis des continents.

Multiplions les îlots de gratuité

Le livre-manifeste « Gratuité vs capitalisme » présente ces mille et une formes de gratuité, comme autant de façons de rendre le capitalisme impossible et de marier égalité sociale, écologique et politique. La gauche avait su, au début du 20e siècle, se développer autour de la belle idée de socialisme/communisme municipal, c’est à la construction d’un nouveau projet émancipateur autour de la gratuité que nous devons travailler. Nous ne croyons plus aux lendemains qui chantent mais pour chanter au présent. Nous voulons chanter au présent car la planète est déjà bien assez riche pour permettre à huit, et bientôt dix milliards, d’humains de vivre bien. Nous voulons chanter au présent parce que nos rêves ne sont pas ceux des puissants. Souvenez-vous de Jacques Séguéla, le publicitaire du système, vomissant que si à 50 ans on n’a pas de Rolex, c’est qu’on a raté sa vie ! Je n’ai toujours pas de montre de luxe, d’abord parce que je n’en ai pas le désir, sauf que les 1% n’arrivent même plus à imaginer que les 99% aient d’autres rêves, d’autres pensées, d’autres façons de vivre qu’eux. La gratuité ce n’est pas seulement du pouvoir d’achat non monétaire distribué, c’est commencer à construire une autre société, au cœur même de celle-ci. Je suis, par exemple, pour la gratuité de la restauration scolaire, mais ce n’est pas pour rendre gratuit la malbouffe de la grande industrie, c’est pour avancer vers une alimentation relocalisée, resaisonnalisée, moins gourmande en eau, moins carnée, faite sur place et servie à table. Rendre gratuits les transports en commun, comme dans une trentaine de villes en France, dont Aubagne, lorsqu’elle était encore une ville communiste, ce n’est pas seulement supprimer la billetterie, c’est repenser l’offre de transports, c’est garantir le droit à la ville pour tous/toutes, c’est commencer à sortir de la civilisation de la voiture qui conduit dans le mur.

La gratuité est-ce le gaspillage ?

J’entends nos adversaires dire que la gratuité conduirait au gaspillage. Allons donc, l’agriculture mondiale est marchande et on en gaspille le tiers ! Les villes, pratiquant la gratuité de l’eau vitale, prouvent que loin de consommer davantage les usagers apprennent à différencier les usages. Pourquoi payer son eau le même prix pour son ménage et sa piscine ? Ce qui vaut pour l’eau vaut pour tous les services publics et les communs.

J’entends nos adversaires dire que ce qui n’a pas de prix serait sans valeur. Je les mets au défi de dire qu’ils préfèrent des amours tarifées au partage de la tendresse avec une personne qu’ils ont choisi et qui les a choisis ! Ce qui nous est le plus cher au monde, l’amour, l’amitié, l’engagement, est sans valeur marchande, mais avec tellement plus de valeur humaine. Un exemple : quand une médiathèque est payante, les gens se comportent comme des consommateurs avides, ils en veulent pour leur argent. Quand la même médiathèque devient gratuite, le nombre de lecteurs populaires explose, mais le nombre d’emprunts par carte diminue fortement, car les abonnés commencent à devenir des usagers maîtres de leurs usages.

Les durs-à-jouir, qui refusaient au 19e siècle la gratuité de l’école, puis au 20e celle de la santé et du logement social, clament, au 21e siècle, que la solution serait les tarifs sociaux car ceux qui peuvent payer doivent payer. Il existe en fait deux conceptions totalement différentes de la gratuité : une gratuité d’accompagnement du système, celle pour ses « naufragés », mais elle ne va jamais sans condescendance (« Êtes-vous un pauvre méritant ? ») ni sans flicage (« Êtes-vous un vrai demandeur d’emploi ou un salaud de fainéant ? », et, une gratuité d’émancipation, ce qui est beau avec l’école publique, c’est qu’on ne demande pas à l’enfant s’il est gosse de riches ou de pauvres, c’est en tant qu’enfant que la société lui reconnaît le droit à l’éducation. Pourquoi ce qui est reste vrai pour l’éducation, la santé (grâce à la sécurité sociale) ne devrait-il ne pas l’être pour les autres domaines de la vie ? La solution ne sera jamais de demander aux gens de se serrer la ceinture (un peu, beaucoup, passionnément ou même à la folie), le philosophe Gilles Deleuze disait que seul le désir de vivre est révolutionnaire.  

 Pour signer l’appel « vers une civilisation de la gratuité » : appelgratuite.canalblog.com

Également un article à ce sujet dans l’Humanité Dimanche du 11 octobre 2018 :