Changer le système, par Paul Jorion

Paul Jorion.  Anthropologue de formation, connu pour avoir prédit la crise des subprimes dès 2004, l’expert plaide en faveur d’une mutation radicale du système financier et capitaliste.

Parcours

1946 Né à Bruxelles (Belgique).

1968 Suit les cours de Claude Lévi-Strauss au Collège de France.

1973 L’anthropologue embarque aux côtes de marins pêcheurs de l’île de Houat (Morbihan).

1990 Travaille dans la finance à Paris, Londres, Houston et en Californie.

2004 Rédige un ouvrage annonçant la crise des subprimes, finalement publié en 2007 sous le titre Vers la crise du capitalisme américain (La Découverte).

2016 Auteur prolifique, il écrit Le Dernier qui s’en va éteint la lumièreEssai sur l ‘extinction de l’humanité (Fayard).

2017 Publie son dernier livre, Se débarrasser du capitalisme est une question de survie (Fayard, 19 €).

Entretien dans la revue La CGT ensemble! d’octobre 2017

Dix ans après le début de la crise financière, quel bilan tirez-vous concernant l’état du système capitaliste?

Paul Jorion Depuis la crise des subprimes, rien n’a changé: l”ultralibéralisme qui en était la cause reste à la manœuvre; la finance est minée par la spéculation; des mesures de bon sens n’ont pas été prises. Exemple, en 2008, après la faillite de la banque Lehman Brothers, le démantèlement des banques, dites «too big to fail 1» – dont la chute présentait un risque systémique pour 1’ensemble de l’économie -, relevait de l’évidence. Puis, sous la pression des milieux financiers, cette solution a été qualifiée de «populiste ››. En 2012, Pierre Moscovici, alors ministre de l’Économie, refusait de s”attaquer au modèle de banque universelle, sous prétexte de ne pas vouloir freiner le crédit aux entreprises et aux particuliers. Nos dirigeants politiques se vantent d’avoir imposé aux banques de constituer des réserves en capital plus importantes, censées jouer le rôle d”amortisseur. Mais que pèseront ces réserves en cas de crise, quand on sait que plus de 1000 milliards de dollars ont été injectés dans le système financier en 2007? Un parallèle a souvent été fait avec la crise de 1929. À cette époque, les riches avaient perdu beaucoup d”argent. En 2008, les riches ont été protégés par la solidarité nationale et la concentration des richesses s’est au contraire amplifiée. Pour faire simple, le principe selon lequel «on privatise les bénéfices, on solidarise les pertes ›› a joué à plein.

Vous avez pressenti la crise des subprimes dès 2004. Aujourd’hui, plusieurs facteurs inquiètent: la finance de l’ombre, échappant à toute régulation, atteint 150 % du PIB mondial ; la dette des ménages américains n’a jamais été aussi lourde… D’où viendra la prochaine crise, et quand, selon vous?

En toute franchise, la prochaine crise peut frapper n”importe quand et n’importe où, tant les facteurs de fragilité sont plus nombreux. Les sommes considérables injectées par les banques centrales, qui n’ont pas trouvé de débouchés dans l’économie réelle faute d’une demande suffisante des consommateurs, alimentent la spéculation. La prochaine crise peut aussi naître d’un Krach boursier, tant les valeurs boursières sont décorrélées de toute réalité économique. Ou d’une guerre, ou d”une catastrophe naturelle. Enfin, le secteur financier de la banque de l”ombre, échappant au minimum de régulation, constitue un facteur de risque systémique démultiplié. Les secteurs de la lumière et de 1”ombre étant très imbriqués, le second peut entraîner dans sa chute la banque traditionnelle, obligeant les États à voler à son secours. Les contribuables auront alors à régler le coût de 1a timidité des gouvernants à réglementer ce qui aurait dû l’être impérativement.

Votre dernier opus (voir «Parcours» ci-dessus) plaide en faveur d’ un programme« authentiquement socialiste », qui induit de « casser la machine à concentrer la richesse». Pourquoi?

Aujourd’hui, huit personnes disposent d’un patrimoine équivalent à celui de la moitié la moins riche de l’humanité. Aux États-Unis, les inégalités se renforcent depuis 1979. La machine économique se grippe du fait de cette concentration de la richesse. D’une part, la baisse du pouvoir d’achat pour la majorité de la population force à un développement du crédit. Les hausses de salaires ont été remplacées par du crédit à la consommation. D’autre part, les capitaux disponibles au sommet de la pyramide sociale vont alimenter des activités spéculatives. Et l’austérité accroît encore la disparité des revenus. Le «  moins-disant salarial ››, lié aux réformes de compétitivité, relève de la même logique que le «moins-disant fiscal››: il s’agit, par la baisse des salaires, de maximiser la part de richesse créée qui reviendra aux nantis. Pour limiter cette concentration des richesses, nous pourrions, par exemple, imposer de manière substantielle les revenus du capital.

Vous remettez aussi en question la logique comptable traditionnelle qui associe les salaires à un coût pour l’entreprise …

Il s’agit là d’une simple convention comptable, totalement arbitraire qui associe les salaires à un coût pour 1’entreprise. Lequel doit être réduit autant que possible, alors que les dividendes accordés aux actionnaires constituent des parts de bénéfices qu’il faut chercher à maximiser à tout prix. Nous pourrions parfaitement considérer les salaires comme « une avance en tra, les dividendes comme « une avance en capital », comme raisonnaient les économistes autrefois. Le patronat exige une diminution de ses « charges » pour créer davantage d’emplois. Les gouvernements s’exécutent mais rien ne se passe par la suite. Ou plutôt, si ! Les bonus des dirigeants d’entreprise et les dividendes sont revus à la hausse…

Pourquoi voulez-vous taxer les robots?

La mécanisation reste un progrès collectif. Sauf quand elle est ensuite confisquée par quelques-uns en opprimant tous les autres. Les gains de productivité – autrement dit la richesse créée par la machine – ne servent aujourd’hui qu’à enrichir encore davantage ceux qui le sont déjà. Le déferlement technologique, capté par une minorité, finit par pénaliser tous les salariés, et plus uniquement les ouvriers. À partir du moment où une invention technique détruit plus d”emplois qu’elle n”en crée, il y a un problème social, parce que le rapport de force entre les salariés et les détenteurs du capital est lié à une certaine rareté de la force de travail. L’ubérisation de l’économie se traduit par une baisse inquiétante des salaires. Sous prétexte de compétitivité, c’est tout juste si les dirigeants ne sont pas prêts à aligner les salaires français sur ceux du Bangladesh… Ou l’on change le système ou, dans trois générations, c”est terminé. Le tournant, c’est maintenant. Se débarrasser du capitalisme était une question de justice au XIXe siècle, aujourd’hui, c’est une question de survie !

Propos recueillis par SARAH DELATTRE, Photo: Jean-Claude Moschetti/REA

1. «Trop grosses pour faire faillite»

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