Le racisme est un outil pour diviser et exploiter les peuples

Rencontre avec Kofi Yamgnane dans l’Humanité Magazine du 16 au 22 avril 2026

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« Les élus issus de l’immigration sont beaucoup plus racisés quand ils sont de gauche » : rencontre avec Kofi Yamgnane, l’un des tout premiers maires noirs de l’Hexagone

L’ancien maire de Saint-Coulitz, dans le Finistère, secrétaire d’État aux Affaires sociales et à l’Intégration puis à l’Intégration, sous François Mitterrand entre 1991 et 1993, revient sur sa vie marquée par un affrontement permanent avec le racisme.

 

 

 

Né en 1945 au Togo, Kofi Yamgnane a fait ses études en Bretagne avant de devenir l’un des tout premiers maires noirs de France métropolitaine en étant élu en 1989 à Saint-Coulitz (Finistère). Son élection provoque alors une vague d’enthousiasme dans le pays, suivie par un déferlement de courriers racistes. Il revient pour « l’Humanité » sur son parcours et sur la nouvelle libération de la parole raciste après l’élection de 12 maires noirs aux dernières municipales.

En 1989, vous êtes élu maire, ce qui provoque à la fois de l’enthousiasme et de la haine. En 2026, un nouveau déluge de propos racistes a accompagné la victoire de Bally Bagayoko à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis). Comment regardez-vous cela trente-sept ans après votre élection ?

Kofi Yamgnane

 

Je regarde cela avec une immense tristesse. Quand j’ai été élu, en 1989, c’était l’année du bicentenaire de la Révolution française et de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. J’ai donc pensé qu’il se passait quelque chose de très beau. De très conforme à la Révolution et à ses idéaux. Et c’était en partie vrai. Des journalistes sont venus du monde entier à Saint-Coulitz. Je voyais que mon élection rendait les gens fiers. Votre journal, l’Humanité, était des plus enthousiastes !

Un noir devenait maire d’un petit village breton et cela a créé beaucoup de joie. Dans ma naïveté, j’ai pensé qu’aux municipales qui suivraient celles de 1989 il y aurait encore plus de maires noirs, arabes, turcs, indiens, chinois, etc. Mais, en 1995, il ne s’est rien passé. En 2001, pas beaucoup plus. En 2008, idem, tout comme en 2014, puis 2020. En 2026, le record est battu avec… 12 maires noirs en métropole.

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Cela reste très peu. Ce qui n’a pas empêché un torrent de propos racistes. J’entends parler de « chef de tribu » et de « grands singes », des paroles qui renvoient au pire du racisme. Je suis sidéré. Et surtout scandalisé par le long silence du gouvernement, du président, du premier ministre, de la ministre de la Lutte contre les discriminations. C’est peut-être ça, le plus grave : se taire devant l’ignominie, depuis le sommet de l’État.

 

Car, au fond, ceux qui font des commentaires racistes sont de moins en moins nombreux dans la société. Simplement, ils font beaucoup de bruit et ont une caisse de résonance avec les médias de Vincent Bolloré, sur CNews et Europe 1. Bolloré, qui a fait toute sa fortune au Togo en Afrique. C’est de l’exploitation de leurs terres qu’il s’est enrichi. Et maintenant il revient en France nourrir le racisme. Quelle foutaise !

Pourquoi avoir écrit le livre « Mémoires d’outre-haine », en 2021, dans lequel vous documentez les attaques dont vous avez été victime ?

J’ai reçu des courriers hallucinants en 1989. Quelqu’un m’a envoyé une lettre d’insulte qu’il avait frottée dans sa merde ! Ces gens ne pouvaient pas supporter qu’un Noir puisse être maire. J’ai tout conservé, jusqu’à constituer un véritable musée des horreurs. Ce qui m’a le plus embêté, c’est que je ne pouvais pas répondre à ces courriers, car ils étaient anonymes. J’ai donc pensé mon livre comme une réponse à ceux qui sont racistes par ignorance. Ce livre, c’est un conte bassar (région du nord du Togo – NDLR) tel que je l’ai vécu en Cornouaille, en Bretagne.

J’y raconte ma vie, mon parcours. Je crois qu’il est possible et nécessaire de dialoguer avec les ignorants, de les éclairer. Ce n’est évidemment pas le cas pour les fascistes et les xénophobes patentés ! Mais je reste persuadé que cette France hideuse n’a rien à voir avec la réalité de l’évolution du pays. Le racisme est tenace, mais le peuple français est en réalité très accueillant. Je n’oublie pas toutes les rencontres magnifiques que j’ai pu faire.

D’où vient le racisme selon vous ?

Le racisme, c’est soit l’ignorance, la bêtise, puis la haine. Soit un choix assumé de division des peuples pour mieux les exploiter et les dominer. Je peux parfaitement comprendre que cela fasse peur quand on voit un Noir ou un Blanc pour la première fois.

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La France est-elle un pays raciste ?

C’est arrivé à ma femme, qui est blanche : au Togo, les enfants se sont d’abord montrés craintifs, avant de l’aimer. Et cela m’est arrivé en Bretagne, quand je suis arrivé pour mes études : j’ai croisé une femme qui dès qu’elle m’a vu s’est signée, avant de foncer chez elle et de fermer ses rideaux. Mais, des années plus tard, elle a voté pour moi !

Comment analysez-vous la montée de l’extrême droite ?

Je crois qu’il y a une lepénisation des esprits parce que le fossé entre les pauvres et ceux qui sont immensément riches s’est tellement creusé que les Français ne savent plus où ils en sont. Ils se demandent : « Pourquoi je reste pauvre alors que je travaille ? Pourquoi j’ai de moins en moins de services publics alors que je paie mes impôts ? Pourquoi je vis moins bien que mes parents alors que le PIB augmente ? »

À partir de là, soit les gens cherchent une raison en conscience et ils la trouvent : le véritable problème, c’est le capitalisme. Soit ils préfèrent se dénicher un bouc émissaire. 
Et quand vous êtes malheureux et qu’on vous répète tous les jours que tous les problèmes du pays sont causés par l’immigration, vous finissez par le croire. Et vous ne voyez même pas que celui qui le dit, Pascal Praud, est payé par un milliardaire qui vous bouffe la laine sur le dos.

Mais qu’est-ce qui explique que ça marche ?

L’une des principales raisons, c’est que la gauche n’est pas au niveau. La vérité, c’est que les gens perdent leur conscience de classe. On ne peut pas voter RN quand on a une conscience de classe. Savez-vous, quand je suis arrivé en France, qui a fait mon éducation politique ? L’Union des étudiants communistes, l’UEC. J’y avais plein d’amis. De ceux qui vous soutiennent quand vous êtes victime de racisme. De ceux qui vous disent que vous avez parfaitement votre place en France, même quand vous êtes sur le point de retourner vivre au Togo tellement c’est dur.

Et donc nous vivons dans une société de classes sociales. Il y a la classe des dominants et celle des dominés. Et le racisme, depuis qu’il existe, cherche à faire oublier cette division par classes. Il donne une raison d’exploiter les Nègres, en faisant croire qu’ils sont inférieurs et destinés aux pires métiers. Et il donne une raison aux Blancs pauvres de croire que leurs problèmes ne viennent pas des riches, mais des étrangers. Si la gauche n’arrive pas à faire cette démonstration, cela la tuera et elle n’aura qu’à s’en mordre les doigts.

Pourquoi les descendants des Africains sont-ils davantage victimes de racisme que les descendants des immigrés européens ?

Il y a plusieurs raisons, mais voici la principale : nous sommes passés de la traite négrière à la colonisation, c’est-à-dire que nous sommes passés de l’esclavage des Noirs déportés en Amérique à l’esclavage sur place, directement en Afrique. Avant, on tuait et on exploitait les Noirs après les avoir déracinés. Ensuite, on leur a fait exactement la même chose, mais chez eux. Et, pour que cela marche, il a fallu déshumaniser les colonisés, les Noirs, les Arabes, les Asiatiques. Et nous vivons encore les effets de cette déshumanisation.

Ce sentiment de supériorité, cette haine, cette idée que les anciens colonisés sont des êtres vils et inférieurs sont toujours là. Et je dis cela alors que, dans ma jeunesse, j’étais le « colonisé parfait ». J’étais celui qu’on montrait en exemple pour masquer le reste. On m’a appris les mathématiques et la physique. Je versifiais en latin et en grec. Je connaissais l’histoire de France par cœur, je la connaissais mieux que mes amis français que j’ai rencontrés en métropole ensuite. En réalité, il n’y avait que physiquement qu’il fallait que je tâte ce que c’est que le pays des Blancs. J’ai tâté, et cela a été dur, très dur, de me faire une place ici.

Est-ce que la gauche est à la hauteur de la lutte contre le racisme ?

Non. La gauche n’est pas du tout à la hauteur. Attention, elle a mené et mène de grands combats. Elle fait bien plus que la droite. Elle compte des militants incroyables. Mais je pense que si la gauche avait été à la hauteur il y aurait beaucoup plus de maires noirs ou arabes aujourd’hui. Face au racisme, la gauche a cru qu’elle avait déjà gagné la bataille culturelle alors même qu’elle ne la menait pas pleinement. Elle a cru que le plus dur avait été fait, que le reste allait se faire naturellement. Mais il ne faut jamais cesser le combat, jamais.

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Le combat antiraciste lui semblait être d’une telle évidence qu’elle ne s’est pas interrogée sur ses lacunes. La gauche au pouvoir n’a pas suffisamment œuvré à la lutte contre les discriminations. Aujourd’hui, on écarquille les yeux devant les racistes. On se demande : « Mais comment peuvent-ils encore exister ? » Il y a un effet de sidération. Mais je reste optimiste…

Quel est votre bilan en tant que secrétaire d’État aux Affaires sociales et à l’Intégration ? Quelle était votre boussole ?

Avant moi, ce ministère n’existait pas. J’étais le premier, et je venais d’un petit village de Bretagne. François Mitterrand m’a dit : 
« Je vous demande de réconcilier les Français avec leurs exclus. » J’ai fait ce que j’ai pu. Je n’ai pas pu faire beaucoup. Peut-être même que je n’ai pas fait grand-chose. Ma priorité, c’était qu’il n’y ait plus aucune différence de fait, de droits, de place, de traitement, de considération, entre les immigrés naturalisés et les Français de naissance. Je voulais aussi faire en sorte que chaque citoyen se rende compte que l’histoire de France est plurielle, traversée par des apports de pays et de personnes du monde entier.

Je pensais que l’on pouvait faire avancer les choses par petites touches, tranquillement. Mais même quand on avance doucement on se heurte à des murs… Je me souviens d’un concours que j’avais lancé dans les lycées. Les élèves devaient remonter leur arbre généalogique jusqu’à la troisième génération. Il y a eu de belles surprises, de belles prises de conscience. Il y a aussi eu des élèves qui ont découvert qu’ils avaient un arrière-grand-père arabe et dont les parents ont très mal réagi : « Pas du tout, tu me fermes ça tout de suite et tu arrêtes ce concours, je ne veux pas entendre parler de ça, on n’est pas arabes. » Et pourtant les Français sont sacrément métissés !

Qu’est-ce que vous pensez de l’expression « racisé » ?

L’expression a du sens : dire que quelqu’un est racisé, c’est dire qu’il est systématiquement renvoyé à une prétendue race. Mais le terme racisé a aussi quelque chose d’insupportable, car scientifiquement il n’y a pas de race. J’ai parfois la crainte que ce mot, qui vise à décrire le mauvais traitement qui est fait aux immigrés, n’en vienne à un moment à qualifier leur être tout entier et à les catégoriser en permanence. Mais je ne récuse pas l’usage du mot, et je le fais souvent mien. C’est un outil, et nous verrons bien s’il est efficace et combien de temps nous l’utiliserons. Par ailleurs, je note que les élus issus de l’immigration sont beaucoup plus racisés et agressés verbalement quand ils sont de gauche que quand ils sont de droite.

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Car les élus de gauche portent un discours de transformation de la société, ils combattent les injustices, ils ne sont pas là pour défendre l’ordre social en place. Le pouvoir politique et médiatique se montre bien plus véhément avec eux qu’avec les élus issus de l’immigration qui défendent le néolibéralisme et les riches. On voit bien ce que le système et la droite attendent des immigrés. Ce n’est certes pas neuf. Ce qui est neuf, c’est que la droite est en perdition totale : c’est un scandale absolu de placer Jean-Luc Mélenchon sur le même plan que Jordan Bardella ou de dire que ceux qui menacent la République aujourd’hui sont chez LFI et non au RN. C’est une injure insupportable qui ouvre la porte au pire.

Vous avez ramené du Togo la tradition de l’arbre à palabres, qui a essaimé en France. Pourquoi ?

Au Togo, quand on me demande « Kofi, c’est quoi la France ? », je réponds toujours « c’est la liberté et les frites ! » Car j’adore les deux. C’est une expression qui est restée au Togo. Et tout ce que je dis sur la France fascine. Sauf quand je parle du traitement réservé aux anciens. « Vous savez là-bas, quand les gens deviennent vieux, on construit des maisons spéciales. Et on les regroupe tous dedans. 
Et les plus valides regardent mourir les moins valides, qui attendent leur tour. » On me répond toujours : « Mais non ! » Cela choque. Et cela m’est insupportable.

C’est l’une des raisons qui m’a poussé à créer le conseil des sages, sur le modèle de l’arbre à palabres. Je voulais que les anciens restent au contact. D’autant plus que, quand j’ai été élu maire de Saint-Coulitz, je connaissais les problèmes du moment à régler, mais je n’avais pas la mémoire du village et un rapport intime aux us et coutumes. Je me suis dit : il faut que je réunisse les anciens, non pas pour qu’ils décident à la place du conseil municipal, mais parce qu’ils savent des choses et qu’ils pourront m’éviter des bêtises. Des maires de tout le pays m’ont appelé pour faire de même ensuite. Nous avons créé la Fédération des villes et conseils de sages et, aujourd’hui, ce qui était vrai pour Saint-Coulitz l’a aussi été pour plus de 7 000 communes.

Est-ce que pour vous la promesse républicaine de liberté, égalité, fraternité, et la France black beur, c’est un mythe ou une réalité ?

Les deux. C’est un mythe à traduire en actes. Et c’est déjà en partie une réalité. Tous ceux qui n’agissent pas selon cette devise ne sont pas dignes de la République. Un jour viendra où l’on ne verra plus que les citoyens, sans distinction aucune. Il y a 12 maires noirs aujourd’hui, il y en aura beaucoup plus dans six ans, vous verrez. Viendra un jour où l’élection d’un maire noir ne provoquera plus aucune réaction raciste. Et viendra un jour où plus personne ne prêtera attention à la couleur des maires élus, au-delà de leur couleur politique.


Voir aussi mon dossier :

Migrants, réfugiés, racisme